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Luc 10
Bible Annotée (interlinéaire)

Verset à verset  Double colonne 

Plan du commentaire biblique de Luc 10

Leur désignation et leur mission

Après les incidents qui marquèrent son départ de Galilée, Jésus choisit soixante et dix disciples pour une nouvelle mission, qui consistera à aller deux à deux, comme ses précurseurs, là où il compte passer lui-même (1).

Leur instruction

  1. La nécessité de leur mission. La moisson est grande, il y a peu d’ouvriers ; il faut en demander à Dieu (2).
  2. Les conditions dans lesquelles ils devront la remplir. Ils seront comme des agneaux parmi les loups ; ils devront donc ne pas s’embarrasser de provisions ni s’attarder inutilement (3, 4).
  3. La conduite qu’ils devront tenir là où ils seront accueillis. Dans une maison, souhaiter en entrant la paix, qui reposera sur les enfants de paix ; y demeurer jusqu’au départ, mangeant et buvant ce qui s’y trouvera. Dans une ville, manger ce qui leur est offert, guérir les malades, annoncer le royaume de Dieu (8-9).
  4. La conduite qu’ils devront tenir là où ils seront repoussés. Sortir sur la place de la ville, secouer la poussière qui s’est attachée à eux et déclarer que le royaume de Dieu s’est approché. Jésus affirme que, au jour du jugement, la condition de Sodome et Gomorrhe sera préférable à celle de cette ville (10-12).

Les reproches aux villes impénitentes

Chorazin et Bethsaïda sont plus coupables et plus à plaindre que Tyr et que Sidon. Capernaüm, qui a été élevée au ciel, sera abaissée en enfer. Recevoir ou rejeter les disciples, c’est recevoir ou rejeter Jésus et Dieu lui-même (13-16).

1 Or, après cela, le Seigneur désigna encore soixante et dix autres disciples, et il les envoya deux à deux devant lui, dans toute ville et tout lieu où lui-même devait aller.

La mission des soixante-dix disciples

Versets 1 à 16 — L’envoi des soixante-dix

Après cela ou (grec) après ces choses, se rapporte à ce qui précède immédiatement depuis Luc 9.51, à la fin du ministère de Jésus en Galilée et à son départ pour Jérusalem, qui fut l’occasion des incidents rapportés à la fin du chapitre précédent.

C’est ce moment important qu’il choisit pour envoyer devant lui ces nombreux disciples. Leur mission avait pour but de réveiller l’attention et de préparer les voies à sa prédication dans les lieux où lui-même devait aller.

Le mot : autres disciples ne les désigne point, comme on l’a cru, par opposition aux messagers que Jésus envoya en Samarie (Luc 9.52), mais distingue cette mission de celle des douze en Galilée (Luc 9.1 et suivants).

Jésus les envoie deux à deux : ils pouvaient se compléter l’un l’autre et se fortifier contre les dangers moraux et les découragements ; le témoignage aussi qu’ils étaient appelés à rendre en acquérait plus d’autorité (Deutéronome 17.6 ; Matthieu 18.16).

On a donné diverses raisons de ce nombre soixante-dix.

Les uns y ont vu, selon le symbolisme biblique des chiffres, le nombre des douze apôtres, multiplié par six. On aurait ainsi soixante-douze, ce qui expliquerait pourquoi ce dernier terme se trouve réellement dans plusieurs manuscrits (B, D, etc.).

D’autres ont voulu retrouver ici l’idée énoncée dans le Talmud que l’humanité entière renfermait, d’après Genèse 10, soixante-dix peuples et mettre cette mission dans une relation quelconque avec l’évangélisation du monde.

Mais comme il est fort peu probable que Jésus ait pensé alors à cette opinion juive et comme il n’envoie nullement ses disciples vers les nations païennes, cette interprétation est étrangère au texte. Il est plus naturel de supposer que, en s’arrêtant à ce nombre, Jésus pensait aux soixante-dix anciens d’Israël (Nombres 11.16 et suivants), comme il avait pensé aux douze tribus en choisissant douze apôtres.

Ce fait nous montre combien les disciples de Jésus étaient nombreux dès cette époque, puisqu’il peut en choisir soixante-dix des plus capables pour leur confier cette importante mission (comparer 1 Corinthiens 15.6). II ne les appelait pas, du reste, comme il l’avait fait pour les douze, à quitter d’une manière permanente leur vocation terrestre. Après avoir rempli cette mission et peut-être accompagné Jésus jusqu’à Jérusalem pour y célébrer la fête, ils devaient retourner à leurs travaux ordinaires.

Comme cet envoi des soixante-dix disciples a été passé sous silence par les deux premiers évangélistes, la critique négative n’a pas manqué d’y voir une invention de Luc, ou du moins une tradition sans fondement historique. À ce compte, il faudrait retrancher le tiers au moins des récits de notre évangile, qui ne trouvent de parallèles ni dans Matthieu, ni dans Marc.

Voir le Commentaire de Meyer sur verset 1 et celui de M. Godet sur versets 23 et 24.

2 Et il leur disait : La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers ; priez donc le Maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson.

Voir, sur ces paroles, Matthieu 9.37-38, notes.

D’après cet évangéliste, ce fut au moment d’envoyer les douze dans leur première mission que Jésus fit entendre cette exhortation. Ne pourrait-on pas admettre que Jésus a prononcé plus d’une fois cette courte et grave sentence ?

Les instructions qu’il va donner aux soixante-dix disciples ont été pour la plupart répétées également : quelques-unes, en effet se retrouvent, d’après Luc lui-même (Luc 9.35), adressées aux douze.

Par ce préambule Jésus veut faire sentir à ceux qu’il envoie l’importance du moment actuel et l’opportunité de la mission qu’il leur confie.

3 Partez ; voici, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

Matthieu 10.16, note. Cet évangéliste dit : « comme des brebis ».

Luc : comme des agneaux ; image encore plus saisissante de la totale impuissance des disciples de Jésus au milieu des dangers du monde. Ils sont donc dans la nécessité absolue de se confier uniquement en lui pour leur sauvegarde.

4 Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin.

Même confiance pour ce qui est de leur subsistance matérielle. Matthieu 10.9-10, note ; Luc 9.3.

Les chaussures sont des chaussures de rechange ; c’est ce qu’indique le verbe qui signifie : porter comme un fardeau.

Les derniers mots de ce verset sont particuliers à notre évangéliste.

Comment Jésus peut-il défendre à ses disciples de remplir un simple devoir de politesse ou même de bienveillance ?

On a pensé qu’il voulait leur interdire de rechercher la faveur des hommes en prenant à leur égard une attitude obséquieuse.

On a dit aussi que saluer quelqu’un en route peut signifier : se détourner de son chemin pour aller voir des personnes de connaissance ; mais il n’est même pas nécessaire de recourir à cette supposition, il suffit de se rappeler combien les salutations sont cérémonieuses et compliquées en Orient ; or Jésus veut que ses disciples soient pénétrés de l’importance suprême de leur mission et s’y consacrent exclusivement, sans perdre leur temps pour de vaines formes (comparer dans ce sens 2 Rois 4.29).

5 Et dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison ! 6 Et s’il y a là un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle reviendra à vous.

Matthieu 10.12-13, note.

Ce terme : enfant de paix (grec fils de paix), est un hébraïsme très expressif, qui signifie être animé d’un esprit de paix, comme l’enfant est animé du souffle de sa mère.

Matthieu rend la même pensée en disant : « Si la maison est digne », digne de la paix que vous lui souhaitez, capable de la recevoir.

Le même hébraïsme se trouve dans ces expressions : fils de colère (Éphésiens 2.3), de perdition, de désobéissance (Éphésiens 5.6), de la géhenne (Matthieu 23.15).

7 Et demeurez dans cette maison-là, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux ; car l’ouvrier est digne de son salaire. Ne passez point de maison en maison.

Matthieu (Matthieu 10.10, note) dit : digne de sa nourriture (comparer 1 Corinthiens 9.14). Les disciples doivent se considérer simplement comme des membres de la famille.

Luc 9.4, note. Si les disciples, après avoir reçu l’hospitalité dans une maison, passaient dans une autre, leurs hôtes pourraient interpréter cette conduite comme un signe de mécontentement, un manque de reconnaissance et d’affection ; ils exciteraient ainsi des jalousies. Or, ils doivent apporter la paix (verset 5).

8 Et, dans quelque ville que vous entriez, si l’on vous y reçoit, mangez ce qui vous sera présenté,

Dans leur attitude à l’égard d’une ville entière, les disciples seront guidés par les mêmes principes que dans leur conduite envers chaque maison particulière (versets 5 et 7).

9 et guérissez les malades qui s’y trouveront, et dites-leur : Le royaume de Dieu s’est approché de vous.

Ce mot : dites-leur, ne se rapporte point seulement aux malades, mais à tous les habitants de cette ville.

Ainsi, pour les malades, la guérison ; pour tous, la grande proclamation du royaume de Dieu (comparez Matthieu 3.2, 2e note), qui s’est approché de vous (parfait, indiquant un fait accompli) : telle est la double et bienfaisante mission des disciples.

10 Mais dans quelque ville que vous entriez, si l’on ne vous y reçoit pas, sortez sur ses places publiques, et dites : 11 Nous secouons contre vous la poussière même de votre ville qui s’est attachée à nos pieds ; sachez toutefois ceci, c’est que le royaume de Dieu s’est approché.

Matthieu 10.14. Note ; Luc 9.5.

L’action symbolique, si sévère de secouer la poussière de leurs pieds ne suffit pas ; ils doivent proclamer qu’ils le font, en disant aux habitants : c’est à vous, contre vous-mêmes.

Mais la responsabilité de toutes les grâces de Dieu reste sur la tête de ces rebelles ; car il faut qu’ils le sachent, le royaume de Dieu s’est approché.

Le texte reçu avec A, C, la plupart des majusc, la Syriaque, ajoute de vous ; ces mots, omis par Codex Sinaiticus, B, D, paraissent empruntés au verset 9. Ce qui était là l’annonce de la bonne nouvelle devient ici une menace.

12 Or, je vous dis qu’en ce jour-là le sort de Sodome sera plus supportable que celui de cette ville-là.

Grec : ce sera plus tolérable pour Sodome que…(Matthieu 10.15 ; Matthieu 11.24, note).

En ce jour-là, Matthieu dit plus explicitement : « au jour du jugement ».

13 Malheur à toi, Chorazin ! Malheur à toi, Bethsaïda ! Car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties, en s’asseyant dans le sac et la cendre. 14 Aussi le sort de Tyr et de Sidon sera plus supportable que le vôtre au jugement. 15 Et toi, Capernaüm, qui as été élevée jusqu’au ciel, tu seras abaissée jusqu’au séjour des morts.

Voir, sur ces paroles, Matthieu 11.21-24, notes.

Dans le premier évangile, ces reproches aux villes galiléennes suivent immédiatement le discours de Jésus sur le ministère de Jean-Baptiste, resté inutile pour le grand nombre. Jésus voyait dans ce fait le prélude de l’endurcissement qui se produirait en présence de son propre ministère.

Dans Luc, ces paroles, placées à la fin de ce même ministère en Galilée paraissent encore plus frappantes. Si l’on hésite a se prononcer entre les deux situations, ne peut-on pas penser avec Meyer que le malheur de ces villes inspirait à Jésus une tristesse assez grande pour qu’il ait fait entendre plus d’une fois à leur sujet ces douloureuses plaintes ?

Luc peint d’une manière saisissante un état de repentance et d’humiliation profonde par ces mots : assis (le vrai texte a le masculin, se rapportant aux habitants de la ville) dans le sac et la cendre (verset 13) ; allusion à l’usage oriental de se revêtir d’une tunique grossière, espèce de cilice et de s’asseoir dans la cendre, en signe de pénitence ou de profonde affliction.

D’après une variante de Codex Sinaiticus, B, D, admise par Tischendorf, Westcott et Hort, il faudrait traduire les premiers mots du verset 15 par une question : « Et toi, Capernaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? » Outre ce qu’il y a de peu naturel dans cette prétention attribuée à Capernaüm, les témoignages sont insuffisants pour faire adopter cette leçon.

16 Qui vous écoute m’écoute, et qui vous rejette me rejette : et qui me rejette, rejette Celui qui m’a envoyé.

Comparer Matthieu 10.40 ; Jean 13.20, note ; 1 Thessaloniciens 4.8. Jésus revient à ses disciples et à leur mission actuelle (verset 1).

Ceux qui, agissant tout autrement que ces villes rebelles, les écoutent, écoutent Jésus lui-même qui les a revêtus de son autorité ; et cette autorité est celle de Dieu même.

Quelle n’est donc pas la grandeur de l’œuvre qu’il leur confie ! Ainsi la pensée de Jésus s’élève jusqu’à Dieu à qui il s’assimile et dont la majesté divine se reflète dans l’humble apparition des envoyés du Christ.

17 Or les soixante et dix revinrent avec joie, disant : Seigneur, les démons mêmes se soumettent à nous en ton nom.

La joie des disciples

  1. Le motif de joie allégué par les disciples est confirmé par Jésus. Les soixante et dix reviennent remplis de joie : les démons mêmes leur obéissent ! Jésus, qui mesure dans toute son étendue le sujet de leur joie, confirme celle-ci, en leur déclarant qu’il contemplait la chute complète de Satan et en leur révélant que le pouvoir qu’il leur a donné les rend vainqueurs de tout obstacle et les met à l’abri de tout péril (17-19).
  2. Le seul vrai motif de joie est indiqué par Jésus. Toutefois Jésus ajoute que ce n’est pas de ce pouvoir extraordinaire qu’ils doivent se réjouir, mais de l’assurance qu’ils ont de leur salut éternel (20).

La joie de Jésus

  1. Jésus adore les voies de Dieu pour la révélation du salut. Au même moment, Jésus tressaille d’allégresse en son esprit : il loue son Père d’avoir caché le mystère du salut aux sages dans leur orgueil et de l’avoir révélé à de petits enfants ; il affirme qu’il en est ainsi en vertu du plan divin (21).
  2. Jésus expose la sagesse de ces voies divines. Toutes choses lui ont été remises par son Père. Il y a dans son existence de Fils un mystère que le Père seul connaît. Le Fils de même possède seul la connaissance complète du Père et celle-ci est un mystère auquel lui seul initie ceux qu’il veut (22).
  3. Jésus montre à ses disciples leur privilège. Ils voient et entendent ce que tant de prophètes et de rois ont vainement désiré entendre et voir (23, 24).

Versets 17 à 24 — Le retour des soixante-dix

Entre l’envoi des disciples et leur retour, il dut s’écouler un assez long temps, la nature de leur mission l’exigeait. Jésus du reste les suivait lui-même de lieu en lieu pour compléter l’œuvre commencée par eux (verset 1).

Luc passe par-dessus cet intervalle, afin de rapporter immédiatement ce qu’il avait à dire de cette mission. Il ne nous apprend pas même où les disciples se retrouvèrent réunis autour du Maître.

Ce qui lui importe, c’est de faire connaître les résultats de leur œuvre. Ils en sont pénétrés d’une joie qu’ils expriment naïvement. Non seulement leur prédication avait été bien reçue et ils avaient pu guérir des malades (verset 9), mais les démons mêmes avaient obéi à leur voix, bien que Jésus ne leur eût pas donné, comme aux douze, d’ordre ni de promesses quant à ces cas particulièrement difficiles (Luc 9.1).

De là leur joyeuse surprise. Ils se gardent, toutefois, de s’attribuer cette puissance et ils se hâtent d’ajouter : en ton nom.

Il ne faudrait pas conclure de leurs paroles qu’ils considéraient l’expulsion des démons comme la partie essentielle de leur œuvre.

18 Et il leur dit : je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair.

La joie des disciples s’est communiquée au cœur du Maître ; tout le discours qui suit la respire (verset 21).

Tandis qu’ils lui font part du pouvoir qu’ils exerçaient sur les démons, Jésus leur donne à connaître la déchéance du prince des démons ; il la voyait en esprit (grec contemplait), comme une réalité, résultat glorieux de son œuvre sur la terre.

Ces mots : tomber du ciel, ne signifient point que Jésus attribuât à Satan le ciel pour demeure, mais on peut retrouver ici l’idée de Paul que les démons habitent des régions supérieures à la terre (Éphésiens 2.2 ; Éphésiens 6.12) ; ou, mieux encore, on peut prendre cette expression dans un sens figuré : Jésus voyait Satan précipité des hauteurs de sa domination et de son orgueil. Et telle est la rapidité de cette chute, que Jésus la compare à un éclair qui resplendit un instant pour s’éteindre dans les ténèbres.

Mais quand est-ce que Jésus voyait cette victoire sur le démon ? Ce verbe à l’imparfait, aussi bien que le contexte, reporte naturellement la pensée sur la période dont les disciples rendent compte à Jésus ; la chute de Satan que Jésus contemplait, avait lieu simultanément avec l’action des disciples qui attaquaient son règne ténébreux. Les premières victoires qu’ils remportaient étaient des gages de la victoire complète.

En effet, cette mystérieuse déclaration du Sauveur est prophétique autant qu’actuelle. Elle s’est virtuellement accomplie par la mort et la résurrection de Jésus-Christ (Jean 12.33) ; elle s’accomplit réellement en toute âme qui échappe à la puissance des ténèbres, pour se réfugier dans le règne du Sauveur (Actes 26.18) ; elle s’accomplira définitivement un jour par la destruction de Satan et de son règne (Apocalypse 12.9 ; Apocalypse 20.2-3).

D’autres interprètes (Meyer) rapportent ce verbe : Je voyais, au moment où Jésus chargeait les soixante-dix disciples de leur mission et leur donnait ses ordres (verset 1 et suivants).

D’autres pensent que, dans ces paroles, Jésus fait allusion à sa victoire sur Satan, lors de la tentation au désert.

D’après d’autres encore, il rappellerait que Satan a été précipité du ciel après sa première révolte contre Dieu.

Ces vues, surtout les deux dernières, sont absolument étrangères au contexte.

19 Voici, je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et sur les scorpions, et sur toute la puissance de l’ennemi ; et rien ne vous nuira.

Voici ; Jésus met par ce mot de la solennité dans sa déclaration et fait naître l’attente de quelque chose de nouveau. Le texte reçu avec A, D, majuscules porte : Je vous donne le pouvoir ; la variante de Codex Sinaiticus, B, C, ici adoptée, je vous ai donné (en grec, le parfait, exprimant un fait accompli et permanent), est préférable, car évidemment Jésus leur avait déjà donné ce pouvoir dont ils venaient de faire l’expérience, mais il leur révèle que c’est un pouvoir beaucoup plus étendu qu’ils ne le soupçonnaient.

En effet, marcher sur des êtres malfaisants, comme des serpents ou des scorpions (comparez Psaumes 91.13), c’est être victorieux des dangers de toute sorte que présentent la nature (Actes 27.22 ; Actes 28.3), l’inimitié des hommes (Actes 12.6 et suivants) et les tentations morales (1 Corinthiens 10.13 ; 2 Corinthiens 12.7), ces dernières surtout, puisque Jésus y comprend toute la puissance de l’ennemi.

Cet ennemi n’est autre que Satan, dont il vient de parler. Jésus résume cette magnifique dispensation de ses dons dans ces derniers mots : rien ne vous nuira.

20 Toutefois ne vous réjouissez pas de ce que les esprits se soumettent à vous ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux.

La joie des disciples est certainement légitime, mais Jésus ne veut pas qu’ils s’y arrêtent, parce qu’elle peut être pleine de danger pour leur humilité et que les succès qui la nourrissent laissent subsister une redoutable question relative à leur destinée éternelle (Matthieu 7.22-23 ; 1 Corinthiens 9.27).

Il n’y a pour le serviteur de Dieu qu’une joie à laquelle il puisse se livrer sans arrière-pensée, c’est la joie d’être sauvé par grâce. Il ne faut donc pas ajouter avec le texte reçu : réjouissez-vous plutôt.

L’assurance du salut est ici exprimée par une image familière aux Écritures et empruntée à l’usage d’inscrire dans un livre les noms des citoyens d’une ville (Exode 32.32-33 ; Psaumes 69.29 ; Ésaïe 4.3 ; Philippiens 4.3 ; Apocalypse 21.27).

21 En cette heure même, il tressaillit de joie en son esprit, et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants ; oui, Père, parce que tel a été ton bon plaisir.

Voir, sur les belles et profondes paroles du Sauveur qui suivent, Matthieu 11.25-27, notes.

En cette même heure,…ces mots lient intimement les paroles de Jésus qui vont suivre à celles qui précédent et indiquent la cause de ce tressaillement de joie qu’il éprouve. Il n’y a donc pas de doute que la place assignée par Luc à cette effusion de l’âme du Sauveur ne soit la vraie.

Matthieu (Matthieu 11.28) la fait suivre par la touchante invitation adressée aux âmes « fatiguées et chargées ».

Bien que Jésus n’ait approuvé la joie de ses disciples qu’avec une sage réserve (verset 20, note), il s’y associe pleinement ; mais sa joie à lui a des motifs infiniment plus élevés, parce que son regard pénètre jusqu’au fond ces premiers succès de son règne et les triomphes dont ils seront suivis.

Tandis que l’Évangile nous fait fréquemment connaître les tristesses et les larmes du Sauveur, c’est ici à peu près le seul endroit où il nous parle de sa joie et même de son allégresse (sens du terme original).

Une variante dit : Il tressaillit de joie en l’Esprit-Saint c’est-à-dire que ce serait l’Esprit de Dieu qui aurait inspiré à Jésus ce vif mouvement de joie.

Malgré l’autorité de Tischendorf et d’autres critiques, qui se fondent sur Codex Sinaiticus, B, C, D, l’Itala et la syriaque, il est probable que la leçon du texte reçu doit être préférée. Elle signifie que c’est dans l’intimité profonde de son être spirituel que Jésus éprouva cette sainte joie.

Grec : bon plaisir devant toi, en ta présence, c’est-à-dire à ton jugement, selon ta sagesse et ta miséricorde (Matthieu 11.26, note).

22 Et se tournant vers ses disciples, il dit : Toutes choses m’ont été remises par mon Père ; et nul ne connaît qui est le Fils, sinon le Père ; ni qui est le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils le veut révéler.

Ces mots : et se tournant vers ses disciples, manquent dans Codex Sinaiticus, B, D, Itala ; mais ils sont confirmés par A, C, majuscules, versions et Tischendorf les maintient.

Plusieurs critiques modernes, dont M. Godet, les suppriment. On pourrait être tenté, en effet, de croire que cette phrase a été transcrite ici du verset 23 par une inadvertance de copiste, d’autant plus qu’elle paraît faire double emploi avec celle-là. Mais, dans ce cas, on y aurait aussi ajouté : en particulier ; et ce qui parait décisif pour le maintien de ces mots, qui manquent dans Matthieu, c’est que Jésus n’adresse pas les paroles du verset 22 à Dieu son Père ; elles ne peuvent être qu’une révélation faite aux disciples sur les rapports ineffables entre le Fils et le Père.

Voir Matthieu 11.27, notes.

Luc emploie le verbe simple : nul ne connaît, tandis que Matthieu a un verbe composé qui signifie connaître à fond ; mais en revanche il précise l’objet de cette connaissance par la tournure : qui est le Fils,…qui est le Père.

23 Et se tournant vers ses disciples, il leur dit en particulier : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! 24 Car je vous dis que beaucoup de prophètes et de rois ont désiré de voir ce que vous voyez, et ne l’ont point vu ; et d’entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu.

Voir, sur ces paroles, Matthieu 13.16-17, notes.

Dans le premier évangile, Jésus les adresse à ses disciples qui avaient le bonheur d’entendre et de comprendre les instructions qu’il leur donnait par ses paraboles, tandis que pour d’autres elles restaient une lettre fermée.

Ici, il veut leur faire sentir combien ils sont heureux d’être les témoins de ce moment le plus éclatant de son ministère et d’y prendre eux-mêmes une part active. Aussi leur adresse-t-il ces paroles en particulier et comme à voix basse, parce qu’eux seuls devaient les recueillir dans leur cœur.

Aux prophètes qui, d’après Matthieu, avaient soupiré après ces révélations évangéliques, Luc ajoute : beaucoup de rois. Ainsi un David, qui les entrevoyait par l’esprit de prophétie, un Salomon, un Ézéchias et d’autres princes pieux, qui avaient gouverné le peuple de Dieu selon sa parole.

25 Et voici, un certain légiste se leva, le mettant à l’épreuve et disant : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?

La question posée par le docteur de la loi

Un légiste demande à Jésus : Que faut-il que je fasse pour hériter la vie éternelle ? Jésus le renvoie à la loi, dont il lui demande d’indiquer la teneur. Le scribe la résume dans les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Jésus approuve sa réponse et ajoute : Fais cela et tu vivras. Repris dans sa conscience, il soulève cette question : Qui est mon prochain ? (25-29).

La parabole du Samaritain

  1. Le sacrificateur et le Lévite. Un homme est assailli par les brigands sur la route de Jérusalem à Jéricho et laissé à demi mort. Un sacrificateur passe en se détournant. Un Lévite fait de même (30-32).
  2. Le Samaritain. Un Samaritain en voyage arrive, et, ému de compassion, bande les plaies du malheureux ; puis il le transporte sur sa monture dans l’hôtellerie et le recommande à l’hôte, en promettant de solder la dépense à son retour (33-35).

Conclusion de l’entretien

Jésus demande au scribe lequel des trois a été le prochain du pauvre blessé. Il répond : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Va et fais de même, lui dit Jésus (36-37).

La parabole du Samaritain, Marthe et Marie

Versets 25 à 37 — Entretien de Jésus avec un docteur de la loi

Luc n’indique point le lieu de l’entretien qui va suivre. Il désigne fréquemment par le terme de légistes les hommes qui sont appelés ailleurs scribes ou docteurs de la loi (voir Matthieu 23.2, note).

Peut-être celui-ci avait-il à la fois l’intention de s’instruire et celle de voir si Jésus répondrait d’une manière orthodoxe à sa question. S’il avait été un adversaire déclaré de la vérité, il est peu probable que Jésus eût prolongé l’entretien.

Plusieurs interprètes identifient ce trait avec celui qui se lit dans Matthieu 22.35 et suivants et Marc, Marc 12.28 et suivants, parce que dans l’un et dans l’autre est cité le sommaire de la loi, le grand commandement de l’amour. Mais n’est-il pas naturel qu’une telle citation reparût dans plusieurs de ces discussions sur la vie religieuse, dont l’amour de Dieu est le centre ?

Tout le reste de l’entretien rapporté ici par Luc diffère de celui que nous trouvons dans Matthieu : l’époque, le lieu, la question du légiste et la belle parabole qui nous explique ce qu’est l’amour du prochain. Il n’est donc pas possible d’identifier les récits de Matthieu et de Marc avec celui de Luc.

Grec : Quoi ayant fait hériterai-je ?… Cette question est inspirée par l’idée de la propre justice (Matthieu 19.16, note).

C’est comme s’il disait : Que ferai-je pour voir le soleil de justice ? Pour le voir, il ne s’agit pas de faire, mais d’ouvrir les yeux (verset 23). Mais Jésus répond à cette question par fais (versets 28 et 37) comme à l’expression de vie éternelle par tu vivras.
— verset 28 Bengel
26 Et il lui dit : Qu’est-il écrit dans la loi ? Comment lis-tu ?

Ces deux questions sont à peu près équivalentes. La première porte sur le contenu de la loi, la seconde a trait à la forme, aux termes dans lesquels ce contenu est exprimé.

27 Et lui, répondant, dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même.

Voir, sur cette citation, Matthieu 22.37-38, notes et Marc 12.30.

Il était assez naturel que le scribe, interrogé sur ce qui faisait l’essence de la loi, aussi bien que de la vie religieuse et morale, citât ce grand commandement de l’amour de Dieu, qu’il emprunte à Deutéronome 6.5 ; car les Israélites devaient réciter matin et soir ces paroles et les scribes les portaient inscrites sur les phylactères (Matthieu 23.5 note).

Quant au second commandement concernant l’amour du prochain, il est emprunté à Lévitique 19.18 et l’on peut se demander si ce légiste a eu de lui-même assez de sagesse pour le joindre aussitôt au premier, ou si Jésus l’a amené à faire ce rapprochement (comparer Matthieu 22.37-39).

Le texte reçu, après avoir dit : de tout ton cœur, conserve la même préposition devant les trois mots qui suivent ; mais une variante de Codex Sinaiticus, B, adoptée par Tischendorf, la remplace par la préposition dans ou par.

Sur quoi M. Godet fait cette remarque très juste :

La vie morale sort du cœur et se produit au dehors dans ou par les trois formes d’activité indiquées. Ainsi l’élan vers Dieu part du cœur, puis il se réalise par le sentiment qui se nourrit de cet être suprême par la communion personnelle avec lui et par tout ce qui peut servir à l’entretenir, par la volonté qui se consacre énergiquement à l’accomplissement de sa volonté et par l’intelligence qui recherche les traces de ses perfections dans toutes ses œuvres.
28 Et il lui dit : Tu as bien répondu ; fais cela et tu vivras.

Tu vivras, c’est-à-dire tu auras actuellement en toi cette vie éternelle dont tu t’enquiers.

Mais en lui disant : fais cela, Jésus, qui connaissait la parfaite impossibilité où est l’homme naturel d’aimer ainsi Dieu et le prochain de toutes les puissances de son être, ne voulait que renvoyer le questionneur à sa propre conscience, après l’avoir renvoyé à la loi (comparer Matthieu 19.17, 2e note).

S’il s’appliquait sérieusement à la pratiquer, il reconnaîtrait bientôt, avec une douloureuse humiliation, son incapacité et il recourrait à la grâce qui crée l’amour dans le cœur.

Aussi Bengel remarque-t-il avec finesse, sur ce mot fais cela :

Jésus tente à bon droit et de la bonne manière celui qui l’avait tenté à tort
— verset 25
29 Mais lui, voulant se justifier lui-même, dit à Jésus :
Et qui est mon prochain ?

Voulant se justifier lui-même. Mais qui donc l’accusait ? Sa propre conscience, rendant témoignage au dedans de lui que jamais il n’avait aimé de cette manière ni Dieu ni son prochain.

Il faut donc bien se garder de traduire avec Ostervald : voulant paraître juste, ou de penser qu’il voulait se justifier d’avoir fait une question oiseuse.

Non, il se sent repris dans son intérieur et s’il avait été sincère, il aurait demandé à Jésus : Comment puis-je aimer ainsi ? Au lieu de cela, il se jette dans une question théologique, débattue alors parmi ses pareils : Qui est mon prochain ? Par là il persistait dans son intention d’éprouver Jésus ; car si le Sauveur avait répondu : Tout homme, le légiste aurait montré qu’il était en contradiction avec la doctrine des scribes et des pharisiens, qui ne considéraient comme leur prochain que les Juifs, à l’exclusion des étrangers.

À cette question toute nouvelle, très différente de la première (verset 25), Jésus répond par l’admirable parabole qui va suivre.

30 Mais Jésus, reprenant, dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba entre les mains de brigands, qui, l’ayant dépouillé de ses vêtements et couvert de blessures, s’en allèrent, le laissant à demi mort.

Le chemin de Jérusalem à Jéricho, long d’environ sept lieues, traverse une région montagneuse et solitaire, où Jérôme nous apprend que de son temps des brigands arabes attaquaient fréquemment les voyageurs. Il n’en est pas autrement aujourd’hui (voir le Voyage en Terre Sainte de M. Félix Bovet, 7e édition, page 242 et suivants).

Le sort du malheureux qui tomba entre les mains de ces malfaiteurs est dépeint en trois mots, de la manière la plus tragique, dépouillé de ses vêtements, couvert de blessures, à demi mort.

Quelle dureté de cœur ne faudrait-il pas pour le voir avec indifférence !

31 Or, il se rencontra qu’un sacrificateur descendait par ce chemin-là, et l’ayant vu, il passa outre. 32 Et de même aussi un Lévite, étant venu dans cet endroit et le voyant, passa outre.

Jésus fait passer à dessein un sacrificateur et un Lévite, deux hommes qui, par leurs lumières comme par leurs fonctions sacrées, auraient dû être les premiers à accomplir la loi de la charité.

Ce mot, choisi intentionnellement : il passa outre, pourrait se traduire plus littéralement par : il passa du côté opposé, ne voulut pas même s’approcher du malheureux.

33 Mais un Samaritain qui voyageait, arriva près de lui, et le voyant, il fut touché de compassion.

Un Samaritain ! un homme méprisé et haï de tout Juif !

Il pouvait voir dans le malheureux blessé, non seulement un étranger, un indifférent, mais un ennemi : il ne l’a pas plus tôt aperçu dans sa misère, qu’il en est touché de compassion (grec ému dans ses entrailles).

Jésus ne perd aucune occasion de réagir contre les préjugés qui divisaient les Juifs et les Samaritains (Luc 9.55 ; Luc 17.16 ; Jean 4.5 et suivants).

34 Et s’approchant, il banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin. Et l’ayant mis sur sa propre monture, il le mena dans une hôtellerie, et prit soin de lui.

Un mélange d’huile d’olives et de vin est un remède fréquemment employé en Orient pour purifier et adoucir les plaies.

35 Et le lendemain, tirant deux deniers, il les donna à l’hôtelier, et lui dit : Aie soin de lui, et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour.

Le texte reçu, avec A, C et les majuscules, après le lendemain, porte : en sortant ; ce dernier mot ne se trouve pas dans Codex Sinaiticus, B, D : il a été ajouté pour rendre la situation plus claire.

Deux deniers, un peu moins de deux francs pouvaient, en ce temps-là, couvrir la dépense d’un homme pendant deux jours, au terme desquels le Samaritain pensait être de retour, revenant de Jérusalem où il se rendait probablement.

Il faut considérer dans leur ensemble les traits de ce tableau touchant, peint avec une extrême délicatesse. À peine le voyageur a vu le malheureux blessé, qu’il en est ému de compassion ; il s’approche, il bande de ses propres mains ses plaies sanglantes, il y verse le remède, il place cet homme à demi mort sur sa propre monture et lui, il marche à ses côtés, s’attarde, en méprisant le danger, dans ce chemin mal famé, jusqu’à ce qu’il ait atteint une hôtellerie ; là encore, il soigne son malade, passe la nuit auprès de lui, se charge de sa dépense et ne le quitte le lendemain qu’en le recommandant à la sollicitude de l’hôte et en s’engageant à défrayer ce dernier de toutes ses avances.

L’œuvre de la charité est véritablement complète. Si cet étranger était son frère ou son ami, le Samaritain n’aurait rien pu faire de plus.

36 Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé parmi les brigands ?

Le scribe avait posé cette question froidement spéculative : Qui est mon prochain ? Jésus retourne la question : Qui a été le prochain ? De sorte que le scribe devait se demander : Le suis-je moi ? L’aurais-je été, à la place du Samaritain ?

37 Et il dit : C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Mais Jésus lui dit : Va, et toi fais de même.

Le docteur de la loi évite de prononcer avec éloge le nom abhorré du Samaritain ; mais sa conscience l’oblige à reconnaître que celui qui a exercé cette touchante miséricorde envers ce pauvre Juif blessé s’est comporté comme son prochain.

Et s’il n’étouffe pas cette voix de sa conscience, il arrivera à la conclusion qu’un Samaritain même est son prochain à lui, docteur de la loi. Il saura alors qui est son prochain.

Toutefois, le savoir n’est rien, c’est pourquoi Jésus le congédie avec ce mot : Va et toi fais de même.

Il faut remarquer que le Sauveur n’ajoute pas, comme au verset 28 : et tu vivras.

38 Or il arriva, comme ils étaient en chemin, qu’il entra dans un bourg, et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison.

Marthe se plaint de Marie

Jésus étant en chemin, entre dans un bourg, où une femme nommée Marthe le reçoit dans sa maison. Marie sa sœur vient s’asseoir aux pieds de Jésus et écouter sa parole. Marthe, tout occupée des soins de la maison, se plaint à Jésus de l’inactivité de sa sœur (38-40).

Marie justifiée par Jésus

Jésus répond à Marthe : Tu t’inquiètes et t’agites inutilement. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part (41, 42).

Versets 38 à 42 — Jésus chez Marthe et Marie

En chemin vers Jérusalem (Luc 9.51, note). Grec : il entra lui.

On a pensé que ce pronom opposait Jésus à ses disciples et indiquait qu’il entra seul, sans ses disciples, dans ce bourg. Mais cela ne ressort pas du texte et le dérangement causé par l’arrivée de Jésus (verset 40), comme aussi le fait qu’il continue à enseigner (verset 39), fait supposer la présence des disciples. Ce bourg, que Luc ne nomme pas, était Béthanie (Jean 11.1 et suivants, 12.1 et suivants).

La place où Luc intercale ce trait dans son récit est difficile à expliquer.

Peut-on admettre que l’évangéliste ignore le nom de Béthanie, rendu si célèbre dans la tradition par la résurrection de Lazare ?

Pouvait-il ne pas savoir que Marthe et Marie étaient les sœurs de ce dernier ? Faudrait-il, avec une certaine critique, lui imputer l’erreur de placer en Galilée l’histoire qu’il va raconter ?

Toutes ces explications sont inadmissibles. Ce qui est évident, c’est que ce passage, comme d’autres dans les trois premiers évangiles (Matthieu 23.37 ; Luc 13.34 ; Luc 19.42), suppose les voyages de Jésus à Jérusalem, racontés par Jean.

On peut même penser ici, avec M. Godet, à la visite que Jésus fit dans cette ville pour la fête de la Dédicace en décembre (Jean 10.22) et admettre que cette visite eut lieu pendant que les soixante-dix disciples accomplissaient leur mission : (verset 1 et suivants) Luc, puisant dans les documents dont il disposait le trait exquis qui va suivre, l’aurait consigné dans son récit, sans autre indication plus précise.

De ce que Marthe est désignée comme maîtresse de maison, on a conclu, avec assez de vraisemblance, qu’elle était veuve, ou du moins la sœur aînée de la famille. Il est digne de remarque en tout cas, qu’elle remplit exactement le même rôle et montre les mêmes sentiments dans les deux beaux récits conservés par Jean (Jean 11 et Jean 12).

Le caractère de Marie, sa sœur, s’y retrouve également dépeint par des traits tout semblables à ceux que lui prête Luc. Il se peut même que Jean (Jean 11.1), en désignant Béthanie comme « le bourg de Marie et de Marthe sa sœur », fasse allusion à l’histoire racontée ici par Luc.

39 Et elle avait une sœur nommée Marie, qui aussi, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

Au verset 39, il faut traduire : s’étant assise et non : se tenant assise ; au verset 40, il faut lire : ma sœur m’a laissée (Codex Sinaiticus D), au lieu de : me laissait (B, A, C) seule.

La plupart de nos versions traduisent à tort par le présent : me laisse seule, ce qui signifierait que Marie n’avait rien fait pour recevoir le Seigneur, tandis qu’elle avait d’abord secondé sa sœur dans les soins du ménage, avant de venir s’asseoir aux pieds du Seigneur et écouter sa parole.

Par là se trouve considérablement modifié tout ce qu’on a écrit sur l’inactivité contemplative de Marie.

Tout ceci se passait avant le repas qui se préparait. Il ne faut donc pas se représenter Jésus à table, à demi couché sur un divan, les pieds étendus et Marie derrière lui, comme la pécheresse (Luc 7.38). Le moment est plus solennel et plus intime : Jésus est uniquement occupé à annoncer la Parole de vie et Marie, assise à ses pieds, est tout entière à l’écouter.

Ce terme à ses pieds exprime du reste la position humble et attentive du disciple à l’égard du Maître (Actes 22.3).

40 Mais Marthe était distraite par beaucoup de soins du service. Or elle vint et dit à Jésus : Seigneur, ne te mets-tu point en peine de ce que ma sœur m’a laissée seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider.

Grec : Elle était tirée de côté et d’autre…et survenant, elle dit.

Il ne faut pas conclure de la réponse de Jésus, qui va suivre, que tout fût à blâmer dans l’activité de Marthe. Son empressement à le bien recevoir dénote son amour et sa vénération pour lui ; mais elle oublie que, dans ce rare et précieux moment de sa présence, il y avait quelque chose de plus important à faire, qu’il était un autre moyen de l’accueillir, auquel lui-même tenait infiniment plus.

En outre, sa réflexion sur sa sœur et la prière qu’elle adresse à Jésus trahissent un blâme déplacé et une pointe de cette jalousie que les esprits actifs et énergiques éprouvent souvent à l’égard des Ames plus recueillies et plus intimes.

41 Mais Jésus répondant lui dit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses ; 42 mais une seule chose est nécessaire. Or, Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée s.

Dans ce nom répété d’une manière significative, Marthe, Marthe et dans les paroles qui suivent, il ne faut pas voir une répréhension sévère, mais plutôt un affectueux avertissement.

Toutefois, Jésus dut prononcer avec un profond sérieux cette parole : Une seule chose est nécessaire.

Les soins actifs de Marthe ont aussi dans la vie leur nécessité relative ; mais une seule chose est d’une importance absolue. Laquelle ? Jésus a répondu clairement : C’est la bonne part que Marie a choisie ; c’est de recevoir dans son cœur avec avidité les paroles de vie qui tombent des lèvres du Sauveur ; c’est, en un mot, le salut éternel de l’âme. Or, cette bonne part ne sera ôtée (grec enlevée) à Marie ni par les réclamations de Marthe, auxquelles Jésus ne consent pas, ni par aucune puissance de l’univers.

Codex Sinaiticus, B ont, au verset 42 « il n’est besoin que de peu de choses ou même d’une seule, car Marie » ; leçon adoptée par Westcott et Hort, qui signifie : une seule chose suffit, comme le prouve (car) en ce moment même l’exemple de Marie.

On voit souvent dans ces deux sœurs les types de deux tendances également légitimes de la vie chrétienne. Marthe représente les chrétiens zélés et actifs dans les travaux du règne de Dieu au dehors ; Marie, les âmes intimes et aimantes qui vivent d’une vie contemplative, qui ont un besoin pressant de la communion habituelle du Sauveur.

On insiste sur les dangers de chacune de ces tendances et l’on dit que l’idéal serait de les fondre en un même caractère dans lequel la contemplation et l’action seraient dans un équilibre parfait.

Mais quand on considère attentivement notre récit, on reconnaît que les deux sœurs ne nous sont pas présentées sur ce pied d’égalité. Jésus n’adresse pas d’éloge à Marthe et il déclare, sans restriction aucune, que Marie a choisi la bonne part. C’est que l’activité fébrile de Marthe était inspirée, comme le remarque M. Godet, par « son amour propre d’hôtesse » autant que par le désir de servir Jésus ; cette préoccupation personnelle se montre en tout cas dans les reproches dont elle accable sa sœur.

Et, d’autre part, Marie n’est pas demeurée oisive, nous l’avons vu (verset 39, note) ; mais elle a su interrompre son travail à temps pour recueillir de la bouche du Maître les paroles de la vie éternelle. Ces paroles, qu’elle reçoit et conserve dans son cœur, deviendront la semence d’une activité supérieure. Elles la rendront capable, en lui donnant l’intelligence profonde de la pensée de son Maître, d’accomplir un jour cette action que Jésus louera comme « une bonne action faite à son égard » (Marc 14.6).