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Luc 15
Bible Annotée (interlinéaire)

Plan du commentaire biblique de Luc 15

Introduction historique

Jésus est entouré de péagers et de pécheurs avides de l’entendre. Leur affluence provoque les murmures des pharisiens, qui reprochent à Jésus de les accueillir et de manger avec eux (1, 2).

La brebis égarée

a) La perte de la brebis. Jésus demande à ses adversaires lequel d’entre eux, ayant cent brebis et en perdant une, ne laissera les quatre-vingt-dix-neuf au pâturage et ne cherchera celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée (3-4).

b) La rencontre et le retour. Quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules avec joie, et convoque ses amis et ses voisins pour partager sa joie. Ainsi il y a de la joie dans le ciel pour un pécheur repentant plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes (5-7).

La drachme perdue et retrouvée

Quelle femme, ayant dix drachmes et en perdant une, ne prend des soins minutieux pour la retrouver ? Et quand elle l’a trouvée, elle associe à sa joie ses amies et ses voisines. De même, il y a de la joie parmi les anges pour un pécheur qui se repent (8-10).

1 Or, tous les péagers et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre.
Les paraboles de la grâce
Chapitre 15

1 à 10 La brebis égarée et la drachme perdue.

Les péagers, haïs à cause de leur profession, et méprisés à cause des injustices qu’ils commettaient souvent en l’exerçant (Matthieu 5.46, note), les pécheurs, hommes connus comme vicieux et plus ou moins perdus de réputation, s’approchaient de Jésus, afin de mieux entendre les paroles de miséricorde et de pardon qui sortaient de sa bouche.

Peut-être tel de ses enseignements avait-il réveillé leur conscience. Ils sentaient douloureusement le poids et l’amertume du péché, et repoussés de tous, ils étaient attirés vers cet Envoyé de Dieu, qui toujours avait témoigné à leurs pareils sa tendre compassion.

Les versets 1, 2 décrivent une situation qui se reproduisait chaque fois que Jésus s’arrêtait quelque part pour annoncer l’Évangile. Ainsi s’explique le mot tous les péagers, qui désigne tous ceux qui se trouvaient là en ce moment.

2 Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant : Celui-ci reçoit les pécheurs et mange avec eux !

Voir, sur les pharisiens, Matthieu 3.7, note, et, sur les scribes, Matthieu 23.2, note.

Le verbe grec que nous traduisons par murmuraient est composé d’une particule qui indique qu’ils proféraient ces murmures entre eux.

La cause de leur mécontentement, qui se donnait les airs de l’indignation, est ici exprimée : Jésus non seulement recevait, accueillait avec bonté les péagers et les pécheurs, mais il condescendait à manger avec eux, ce qui était, en Orient, une marque de familiarité et de confiance.

Les orgueilleux pharisiens ne pouvaient ni comprendre ni pardonner cette conduite du Sauveur. Ils affectaient d’y voir un mépris de la moralité et de la justice, dont ils se croyaient seuls en possession.

Leurs murmures étaient donc à la fois un blâme infligé à Jésus et l’expression de leur dédain pour les péagers et les pécheurs.

3 Mais il leur dit cette parabole :

Jésus répond par trois admirables paraboles : une brebis perdue, une drachme perdue, un fils perdu, indiquant dès l’abord que c’est précisément ce qui est perdu qu’il cherche avec compassion et amour. Puis, la joie qu’il éprouve de le retrouver et de le sauver devait couvrir de confusion les pharisiens, qui étaient animés de sentiments si différents.

4 Quel homme d’entre vous, ayant cent brebis, et en ayant perdu une seule, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf au désert, et ne va après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée ?

Jésus en appelle aux propres sentiments de ses auditeurs : Quel est l’homme d’entre vous ? Puis il recourt à cette image du bon berger (Jean 10), sous laquelle de tout temps l’Église s’est représenté son Sauveur et son Chef.

La brebis est incapable, dés qu’elle est égarée, de revenir au bercail ou de se défendre en présence du moindre danger, ou de supporter aucune fatigue. Pour qu’elle ne soit pas irrévocablement perdue, il faut que le berger la cherche, la porte, lui prodigue tous ses soins. Parfaite image de l’homme pécheur, éloigné de Dieu.

Jésus décrit sa compassion et son amour sous les traits de ce berger qui cherche sa brebis sans relâche jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée.

Ce fut là l’œuvre de toute sa vie ; et cette œuvre, il la poursuit encore par ses serviteurs, par son Esprit, par tous les moyens de sa grâce.

Une seule brebis sur quatre-vingt-dix-neuf est peu de chose :

il résulte de là, dit M. Godet, que c’est moins l’intérêt que la pitié qui pousse le berger à agir comme il le fait.

Les quatre-vingt-dix-neuf qu’il laisse au désert, c’est-à-dire dans les lieux non cultivés, les steppes, où l’on faisait paître les brebis, représentent les Israélites restés extérieurement fidèles à l’alliance divine et qui éprouvaient beaucoup moins que les péagers et les pécheurs le besoin d’un Sauveur (verset 7).

5 Et l’ayant trouvée, il la met sur ses épaules tout joyeux ; 6 et étant arrivé dans la maison, il appelle ses amis et ses voisins, en leur disant : Réjouissez-vous avec moi, parce que j’ai trouvé ma brebis qui était perdue !

Impossible d’exprimer d’une manière plus touchante les soins du berger pour sa brebis et sa joie de l’avoir retrouvée (comparer Ézéchiel 34.12-16).

Dans le verset suivant, Jésus nous dit ce qu’il faut entendre par les amis et les voisins.

7 Je vous dis qu’il y aura ainsi de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentance.

Qui est-ce qui éprouve cette joie dans le ciel ?

Dieu, le Sauveur, les anges de Dieu (verset 10), qui prennent part au salut d’une âme perdue. Quel amour se révèle dans ce trait de la parabole !

Mais existe-t-il sur la terre des justes qui n’ont pas besoin de repentance ? (voir sur ce dernier mot, Matthieu 3.2, note).

Jésus l’enseignerait-il ici ? Nullement. Il parle au point de vue de cette légalité dont se prévalaient ses auditeurs pharisiens. Il emploie les termes de pécheurs, justes, repentance dans le sens extérieur où ils les entendaient, eux qui s’imaginaient qu’il suffisait de faire partie du peuple de l’alliance et d’observer les ordonnances lévitiques pour être assuré du salut.

Jésus veut leur faire comprendre que Dieu préfère les sentiments d’humiliation et d’amour, qu’éprouve le pécheur repentant, à la propre justice de ceux qui ne se sont jamais écartés du droit chemin. Cette pensée ressort plus clairement de la parabole de l’enfant prodigue et de l’attitude prise par le fils aîné (verset 25).

Jésus ne dit pas cependant que la justice des Israélites fidèles à la loi n’est rien aux yeux de Dieu et n’éveille dans le ciel ni joie ni amour. Mais comment n’y aurait-il pas eu plus de joie pour ces pauvres péagers qui venaient se jeter dans les bras du Sauveur et recevoir dans leur cœur, déjà renouvelé par la repentance, les paroles de miséricorde et de pardon qu’il leur adressait ? Dès ce moment, ils lui appartenaient tout entiers et lui faisaient le sacrifice de leur vie, par une reconnaissance et un amour qui sont l’âme de toute vraie piété.

Matthieu (Matthieu 18.12-14, voir les notes) nous a aussi conservé cette parabole, mais en lui donnant une place et une signification différentes de celles qu’elle a chez Luc. Elle sert à peindre l’amour et les soins du Sauveur pour « un de ces petits » qu’il défend de mépriser et qu’il représente ensuite sous l’image de cette brebis perdue, qu’il va chercher et sauver. Cette application de la parabole ne manque pas de vérité ; mais il faut reconnaître que c’est dans Luc qu’elle a sa vraie place et son sens le plus profond.

Au reste il est probable que cette image revint plus d’une fois dans les enseignements du Sauveur.

8 Ou, quelle femme ayant dix drachmes, si elle a perdu une seule drachme, n’allume une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle l’ait trouvée ? 9 Et l’ayant trouvée, elle appelle ses amies et ses voisines, en disant : Réjouissez-vous avec moi, parce que j’ai trouvé la drachme que j’avais perdue !

La drachme était une monnaie grec que, valant, comme le denier romain, un peu moins d’un franc, prix de la journée d’un ouvrier (Matthieu 20.2).

La répétition du mot (dix drachmes, une seule drachme), omise par nos versions, et plus encore la description des soins minutieux que prend cette pauvre femme pour retrouver sa drachme perdue, sont destinées à montrer combien elle lui était précieuse. Péniblement gagnée, cette pièce d’argent était nécessaire à sa subsistance.

Ainsi, cette parabole très semblable à la précédente, nous révèle l’amour de Dieu sous un aspect différent. Là, c’est sa compassion pour un être malheureux et en danger de périr ; ici, c’est le prix que conserve à ses yeux, tout perdu qu’il est, un homme créé à son image, destiné à lui appartenir pour toujours. Dieu fera tout plutôt que de consentir à le perdre. C’est bien l’un des caractères de l’amour, qui est peint sous l’image de la joie de cette femme.

10 Ainsi, je vous le dis, il y a de la joie devant les anges de Dieu, pour un seul pécheur qui se repent.

Ces termes : devant les anges de Dieu, correspondent à dans le ciel (verset 7) et expriment plus clairement qui éprouve cette joie. Ils peuvent indiquer, soit la joie que les anges eux-mêmes éprouvent du salut d’une âme, soit la joie de Dieu, qui se manifeste devant eux, en leur présence. Le premier sens est probablement dans la pensée de Jésus

11 Et il dit : Un homme avait deux fils ;
Plan
Le fils cadet

a) Le départ. Un homme avait deux fils. Le plus jeune demande sa part d’héritage et s’en va dans un pays éloigné, où il dépense, en vivant dans la débauche, tout ce qu’il a (11-13).

b) La détresse. Une famine survient ; il manque de tout. Il s’attache à un étranger, qui l’emploie à garder les pourceaux, et ne lui donne pas même des gousses, dont ceux-ci se nourrissaient (14-16).

c) Regrets et résolution. Il rentre en lui-même, compare sa position à celle des mercenaires de son père, et se décide à aller vers son père, et à lui confesser sa culpabilité et son indignité (17-19).

d) Le retour. Il se lève, et retourne vers son père. Celui-ci le voit venir de loin, court à sa rencontre, se jette à son cou et l’embrasse. Le fils confesse son péché (20, 21).

e) La réhabilitation. Le père ordonne à ses serviteurs d’apporter ce qu’il faut pour revêtir son fils, et de préparer un festin en l’honneur de ce fils qu’il a recouvré. Ils commencent à se réjouir (22-24).

Le fils aîné

a) Son entretien avec le serviteur. Revenant des champs, il entend le bruit de la fête et demande des explications à un serviteur. Celui-ci lui annonce le retour de son frère et le festin ordonné par son père. Il se met en colère et refuse d’entrer (25-28a).

b) Son entretien avec le père. Le père sort et le prie d’entrer. Il rappelle les longs services qu’il a rendus à son père, et se plaint de n’avoir jamais reçu de lui la plus petite récompense, tandis qu’au retour de son frère débauché, le père tue le veau gras. Le père lui répond que sa récompense était de demeurer avec lui et de disposer à son gré de tous les biens paternels ; qu’il fallait bien faire une fête et se livrer à la joie, puisque son frère qui était mort est revenu à la vie (28b-32).

11 à 32 parabole de l’enfant prodigue

Les deux paraboles qui précèdent suffisaient, semble-t-il, pour confondre les murmures des pharisiens (verset 2), d’autant plus que Jésus en avait lui-même clairement indiqué la signification (versets 7, 10).

Mais il avait à cœur de peindre dans leur profondeur, leur complexité et leurs tragiques alternatives, ces rapports de l’homme avec Dieu qui constituent toute la religion. Il le fait dans un tableau saisissant emprunté à la vie de tous les jours. Il montre comment l’homme se perd par le péché, comment il se retrouve par la repentance, et quelle est la miséricorde infinie de Dieu qui le reçoit et le sauve. Il met enfin l’homme de la légalité dans une opposition frappante avec le pécheur repentant.

De là cette troisième parabole, également parfaite par la finesse de l’observation psychologique, par la vérité pittoresque de l’exposé des divers états de l’âme et de ses impressions, et par une vue profonde et touchante de l’amour divin ; c’est la perle parmi les enseignements de Jésus et, entre les paraboles, la plus belle et la plus saisissante.
— Meyer

Jésus peint ainsi au vif les deux portions de son auditoire : les péagers et les pécheurs repentants qui viennent à lui, et les pharisiens qui en murmurent (versets 1, 2).

Ces deux fils, la description de leur vie et de leur caractère, sont le sujet des deux parties de la parabole.

Plusieurs Pères de l’Église ont voulu voir dans l’aîné le peuple juif et dans le plus jeune les païens. Les théologiens de l’école de Tubingue se sont empressés de saisir cette interprétation, pour en appuyer leurs idées sur l’époque tardive de la rédaction des évangiles et sur les tendances qu’ils attribuent spécialement à celui de Luc.

C’est là méconnaître absolument la situation. Jésus n’avait d’autre but que de répondre aux besoins divers de son auditoire.

12 et le plus jeune dit à, leur père : Père, donne-moi la part du bien qui me doit échoir. Et il leur partagea son bien.

Le plus jeune est dans l’âge des passions, particulièrement exposé aux séductions du monde.

La part du bien qui devait un jour lui échoir en héritage était, d’après le droit mosaïque (Deutéronome 21.17), la moitié de ce qui revenait au fils aîné, soit le tiers de la fortune paternelle. Il demande à son père de lui remettre, par avance, en argent, l’équivalent de ce tiers. Le verset suivant va dire quelle était son intention.

Il leur partagea son bien, c’est-à-dire que le père fit la part de l’un et de l’autre, qu’il remit au fils cadet la sienne et conserva par devers lui celle du fils aîné (verset 31).

Le père n’avait aucune obligation à faire ce partage ; il aurait pu s’y refuser et contraindre ainsi son fils de rester auprès de lui. Il ne le fait pas, car cette contrainte n’aurait en rien changé les sentiments de ce fils. Dieu de même respecte la liberté de l’homme et lui laisse toute sa responsabilité ; car il sait que la confiance et l’amour doivent être libres.

C’est par les expériences de la vie, si bien décrites dans cette histoire, que l’homme est ramené à Dieu. Aucun autre moyen n’y suffirait.

13 Et peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout amassé, partit pour un pays éloigné, et là il dissipa son bien en vivant dans la dissolution.

Tel était le but du jeune homme en demandant sa part de biens. Le manque d’amour pour son père, la passion de l’indépendance, lui rendent intolérable la discipline de la maison paternelle et lui ôtent tout sentiment du bonheur dont il aurait pu y jouir.

Impatient de posséder sa liberté (peu de jours après), il part, sans songer au chagrin qu’il va causer à son père. Le pays éloigné où il se rend est l’image de l’état de l’homme sans Dieu. L’éloignement de Dieu est l’essence même du péché. Tout ce qui va suivre n’est que l’inévitable conséquence du départ de l’enfant prodigue.

Son histoire, au sens propre, est celle d’une foule de jeunes fils de famille qui, vivant dans la dissolution, arrivent promptement à dissiper leur fortune. Au sens figuré, elle est celle de l’homme sans Dieu, qui se voit promptement privé par d’amères déceptions, par le dégoût, par le remords, de ce bonheur imaginaire qu’il demandait aux jouissances plus ou moins grossières du monde.

Le mot grec que nous traduisons par : vivre dans la dissolution, est un adverbe qui signifie l’opposé de salutairement ; or, l’opposé du salut, c’est la ruine. Le substantif, qui est formé de la même racine, se trouve dans Éphésiens 5.18 ; Éphésiens 1.6 ; 1 Pierre 4.4.

14 Et quand il eut tout dépensé, il survint une grande famine en ce pays-là, et lui-même commença à être dans l’indigence.

Grec : et lui-même (indépendamment de la famine) commença à manquer (de tout).

Ce mot : il commença, marque un moment terrible dans l’expérience du jeune insensé. Il voit qu’il n’a plus aucune ressource, et autour de lui règne une grande famine qui lui ôte tout espoir.

Il n’est pas d’état plus affreux que celui d’une âme sans Dieu, vide de toute paix et de toute espérance, remplie d’agitation et d’amertume, et à laquelle le monde, dont elle a épuisé les jouissances, n’a plus rien à offrir. N’avoir rien en soi, rien au ciel, rien sur la terre, c’est le désespoir.

Le jeune homme de la parabole reconnaîtrait-il maintenant sa folie ? Songera-t-il à revenir à son père ? Non, pas encore. Il faut qu’il descende encore plus bas dans l’abîme où l’a conduit son péché et qu’il en savoure toutes les amertumes.

15 Et étant allé, il s’attacha à l’un des habitants de ce pays-là, qui l’envoya dans ses champs pour paître des pourceaux.

Ce jeune homme riche et libre dans la maison paternelle, le voilà dans l’indigence et la servitude ; ce fils d’une famille honorable, le voilà faisant paître des pourceaux, ce qui, outre l’abjection du métier, était un objet d’horreur pour un Juif.

Le verbe de l’original : il s’attacha (littéralement il se colla), que nos versions affaiblissent en le traduisant par : il se mit au service de, relève encore ce qu’il y avait d’abject dans cette dépendance à l’égard d’un maître païen.

Il y a, dans le monde moral, des suites du péché plus dégradantes encore.

16 Et il désirait se remplir le ventre des gousses que les pourceaux mangeaient, mais personne ne lui en donnait.

Se remplir le ventre est la leçon du texte reçu avec À et la plupart des majuscules Codex Sinaiticus, B, D lisent se rassasier, ce qui parait une correction.

Quand, après avoir fait paître les pourceaux toute la journée, il les ramenait le soir au logis on les nourrissait ensuite de gousses (espèce de fèves grossières, servant à l’alimentation des animaux) ; mais à lui, personne ne lui en donnait.

Le mépris qu’on lui témoigne ainsi en l’oubliant, la faim qui le dévore et que rien n’apaise, tel est le dernier degré d’un abaissement, d’une souffrance à laquelle on ne saurait rien ajouter.

17 Étant donc rentré en lui-même, il dit : Combien de mercenaires de mon père ont du pain en abondance, et moi ici je meurs de faim !

Étant donc rentré en lui-même, tel est le premier pas vers le relèvement. Jusqu’alors, il avait vécu hors de lui-même, entraîné par le tourbillon des passions, du monde extérieur.

Maintenant, il revient à lui ; il voit toute l’horreur de sa situation et il découvre dans son cœur un abîme de maux, sur lesquels il avait volontairement fermé les yeux.

Dès ce moment, une pensée qu’il avait tenue éloignée vient émouvoir son cœur profondément malheureux : son père, la maison de son père. Là, il s’en souvient, même les mercenaires, des ouvriers qui sont engagés pour un temps seulement et que le maître n’a pas intérêt à soigner d’une manière spéciale, ont du pain (grec des pains) en abondance ; et lui, il meurt de faim (grec : vrai texte : mais moi je péris ici de famine).

Il serait superflu de montrer la profonde vérité de tous ces traits dans l’expérience morale de l’âme.

18 Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi !

Du sentiment de sa misère naît dans le cœur du fils repentant une ferme résolution ; c’est le second pas dans son relèvement.

Malgré le trouble de sa conscience et le sentiment qu’il a de son indignité, il appelle encore son père, ce père qu’il a tant offensé. Jésus nous donne dans ce trait délicat toute une révélation de la miséricorde de Dieu, dont le sentiment persiste dans le cœur du pécheur repentant, et sans lequel il ne lui resterait que le désespoir.

Ceci encore appartient à sa résolution. Il n’ira pas, devant son père, invoquer comme excuses sa jeunesse, ses passions, ou les entraînements du monde ; non : j’ai péché, voilà le mot qui brise dans l’homme toutes les résistances de l’orgueil, et qu’il n’arrive à prononcer qu’après une lutte terrible contre cet orgueil.

Les deux termes : contre le ciel et contre toi, n’ont de sens distinct que dans la parabole. Ils se confondent dans l’application.

19 Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils : traite-moi comme l’un de tes mercenaires.

Grec : fais-moi comme l’un de tes mercenaires.

Amener le pécheur à sentir qu’il a perdu tous ses titres à être un enfant de Dieu, tel est l’effet de la vraie repentance.

Mais l’amour, qui renaît dans son cœur avec la repentance, lui inspire en même temps le désir de rentrer en grâce auprès de Dieu, d’être admis dans sa famille, fût-ce à la dernière place.

20 Et s’étant levé, il vint vers son père. Et comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, et il courut se jeter à son cou, et l’embrassa.

Et s’étant levé ; la résolution prise est aussitôt exécutée. Quand on dit que « l’enfer est pavé de bonnes résolutions », cela n’est vrai que de celles qui ont été prises sans un sentiment profond du péché.

Quel tableau émouvant ! Quelle révélation de l’amour de Dieu ! Chaque mot en porte l’enseignement touchant et profond. Comme il était encore loin, bien avant qu’il eût pu atteindre cette maison paternelle dont il ne s’approchait qu’en tremblant, son père le vit.

Évidemment le père l’attendait, sa tendresse était aux aguets pour surprendre le retour de son enfant. En se rappelant les deux paraboles précédentes, on peut même dire que c’est Dieu qui toujours prévient le pécheur ; il le cherche, il lui inspire le premier mouvement de repentance, de foi, d’amour, sans lequel ce pécheur ne reviendrait jamais à lui.

Puis le père court au-devant de son enfant, il lui facilite cette rencontre encore redoutée ; enfin, il le presse sur son cœur, ému de compassion (grec ému dans ses entrailles), et lui donne, sans paroles, ce baiser de réconciliation qui efface pour jamais tout le passé et fait pénétrer dans le cœur du fils l’assurance de l’amour inaltéré de son père (le verbe grec est composé d’une préposition qui renforce l’idée. M. Stapfer traduit : il le baisa longuement).

Tout ce tableau est infiniment plus beau, plus complet, plus émouvant, que si le père avait exprimé par des paroles le pardon qu’il accordait à son fils.

21 Mais le fils lui dit : Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi ! Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.

Voir versets 18, 19, note.

Les derniers mots de la réponse projetée : traite-moi comme l’un de tes mercenaires, manquent.

On a expliqué leur absence en supposant que le père interrompt son fils.

Il est peut-être plus naturel de penser que c’est le fils lui-même qui, en présence de l’accueil du père, se sent incapable d’aller jusqu’au bout. La tendre compassion que le père lui témoigne lui montre qu’il est pardonné et ne lui permet pas d’ajouter : traite-moi comme l’un de tes mercenaires.

Crainte, regrets amers, angoisse de la conscience, tout disparaît de son cœur maintenant comblé de paix et d’amour.

Plusieurs manuscrits (Sin, B, D, etc). renferment cette demande copiée du verset 19.

22 Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez une robe, la plus belle, et l’en revêtez, et mettez à sa main un anneau, et des souliers à ses pieds ;

Honorez-le comme fils et fils bien-aimé d’un père riche et puissant.

Un anneau au doigt et des souliers ou des sandales aux pieds étaient le signe de l’homme libre ; les esclaves allaient nu-pieds.

La réhabilitation du fils est complète ; il reçoit le pardon de ses fautes gratuitement et tout de suite, sans conditions ni délais ; il est réintégré dans la maison et dans l’amour de son père comme si rien ne s’était passé.

Tel est le sens général de ces traits de la parabole. Une saine exégèse ne doit pas se perdre dans des allégories imitées des Pères de l’Église et d’après lesquelles la robe signifierait la justice de Christ (Ésaïe 61.10), l’anneau, le sceau du Saint-Esprit, les souliers, la facilité de marcher dans une vie nouvelle (Éphésiens 6.15).

Les mêmes interprètes n’ont-ils pas vu aussi le diable dans le possesseur des pourceaux, dans les pourceaux eux-mêmes des démons (versets 15, 16), et dans l’immolation du veau gras le sacrifice de Christ ? !

23 et amenez le veau gras, tuez-le et mangeons et réjouissons-nous ;

Notre parabole peint sous l’image d’un banquet de famille cette joie que les deux similitudes précédentes n’avaient fait qu’indiquer (versets 7, 10). Cette joie succède aussi, dans l’âme du pécheur sauvé, aux profondes douleurs de la repentance.

24 parce que mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir.

Mort et perdu, tel est l’état moral de tout homme qui ne vit pas en Dieu (comparer Matthieu 8.22 ; Éphésiens 2.1 ; Éphésiens 5.14).

Dieu seul, en effet, est la source de la vie et la destination suprême de tout être intelligent. Revenir à Dieu, c’est donc revenir à la vie et retrouver sa destination éternelle.

Jésus décrit dans cette parabole le péché et ses suites amères, la repentance et le bonheur ineffable de la réconciliation avec Dieu ; mais il ne se présente pas comme le médiateur de cette réconciliation.

Dans d’autres déclarations, il indique nettement l’œuvre de la rédemption qui seule permettra à l’homme de rentrer en grâce auprès de Dieu et de recevoir l’esprit d’adoption (Matthieu 20.28 ; Matthieu 26.28, et souvent dans l’Évangile de saint Jean).

Quand cette œuvre aura été accomplie, elle pourra être exposée avec des développements proportionnés à son importance. On aurait donc bien tort d’opposer les enseignements de Jésus-Christ à ceux des apôtres et, en particulier, de s’appuyer sur notre parabole pour nier la nécessité de la rédemption. Tout le christianisme ne saurait être renfermé dans une parabole.

25 Mais son fils aîné était aux champs. Et lorsqu’en revenant il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

Mais, cette particule marque le contraste entre ce qui précède et ce qui va suivre.

Ce fils aîné (grec plus âgé) était donc occupé au service de son père (aux champs), employé à une œuvre bonne en soi. Et pourtant, les sentiments de son cœur, qu’il va nous révéler, n’ont rien de filial. Jésus, après avoir retracé le tableau du pécheur repentant et réconcilié avec Dieu, nous présente maintenant l’image des pharisiens mécontents (verset 2 ; comparez avec versets 28-30).

Dans tous les grands banquets, des morceaux de musique et des danses étaient exécutés le plus souvent par des gens engagés à cet effet.

26 Et ayant appelé à lui un des serviteurs, il s’informait de ce que c’était. 27 Et celui-ci lui dit : Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré en bonne santé.

Ce serviteur, un simple esclave sans doute, ne mentionne que le veau gras tué, parce que c’était là, à ses yeux, la principale marque d’un joyeux banquet.

De même, il ne sait rien dire de celui qui est l’objet de cette fête, sinon qu’il est venu et cela en bonne santé, terme qu’il faut entendre à la lettre, et non dans un sens moral.

Cet esclave parle selon sa portée ; ce qu’il y a de plus profond dans la situation lui échappe. Admirable justesse de chaque trait de la parabole !

28 Mais il se mit en colère, et il ne voulait point entrer. Et son père étant sorti, l’exhortait.

L’exhortait à entrer et à montrer de meilleurs sentiments envers son père et son frère.

C’est ce que Jésus faisait constamment à l’égard des pharisiens.

29 Mais répondant il dit au père : Voici, il y a tant d’années que je te sers, et je n’ai jamais contrevenu à ton commandement, et tu ne m’as jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis.

Ce langage de la propre justice est pris sur le fait.

Pour le fils aîné, être dans la maison de son père n’est pas un bonheur, mais un service (le mot grec signifie l’œuvre d’un esclave), service dont il compte les années.

Il se vante de n’avoir jamais violé les commandements de son père. Cela est possible, mais, pour un père, quelle est la valeur d’une obéissance sans amour ?

Enfin, comme s’il n’avait pas eu la jouissance de toute la maison paternelle, il reproche à son père de ne lui avoir jamais donné de récompense, pas même un chevreau, peu de chose comparé au veau gras (B porte même un petit chevreau).

La récompense de l’enfant de Dieu, c’est le bonheur de la communion de son père (Genèse 15.1). La propre Justice ignore cette vérité.

30 Mais quand ton fils que voici, qui a dévoré ton bien avec des femmes de mauvaise vie, est revenu, tu as tué pour lui le veau gras.

Sans amour pour son père, le fils aîné n’éprouve pour son frère que haine et mépris : celui-ci, ton fils (il se garde bien de l’appeler mon frère), qui a dévoré ton bien (terme choisi à dessein) avec des femmes de mauvaise vie.

Ce dernier trait

est un coup de pinceau ajouté au tableau du verset 13 par la main charitable de ce frère.
— Godet

Si la première partie de cette parabole devait être un touchant encouragement pour les péagers et les pécheurs repentants qui écoutaient le Sauveur, de quelle confusion ces paroles du fils aîné n’auraient-elles pas dû remplir les pharisiens dont elles traduisaient fidèlement les murmures ? (versets 1, 2)

31 Mais il lui dit : Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à toi.

Ces paroles pleines d’amour (mon enfant) ont inspiré à quelques interprètes la pensée qu’il faut envisager le fils aîné, malgré ses défauts, comme un véritable enfant de Dieu. Mais elles sont destinées seulement à peindre la situation du fils aîné envers son père telle qu’elle est donnée dans la parabole. Il était toujours avec son père et en aurait senti le bonheur, s’il avait su l’aimer. L’héritage des biens de son père lui était assuré.

Telle était la position de tout le peuple de l’alliance. Il était auprès de Dieu, qui le cherchait même alors d’une manière spéciale par la présence du Sauveur, et toutes les richesses de sa miséricorde lui étaient offertes (Romains 3.1 ; Romains 9.1-5).

Mais ce peuple, semblable au fils aîné, imbu d’une propre justice pharisaïque, ne savait pas jouir de ces immenses privilèges, parce qu’il fermait son cœur à l’amour de Dieu et méprisait les pauvres pécheurs repentants qui venaient à Jésus.

32 Mais il fallait bien s’égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort, et qu’il est revenu à la vie ; parce qu’il était perdu, et qu’il est retrouvé.

Grec : il fallait être dans l’allégresse (qui se manifeste par ce festin) et se réjouir ; il le fallait, car cette joie n’est que l’effusion de mon amour (versets 7, 10). Et l’objet de cette joie, c’est ton frère, qui était perdu et qui est sauvé (verset 24, note).

Quel contraste entre ces paroles et les sentiments du fils aîné ! Or ces sentiments étaient ceux des pharisiens qui écoutaient le Sauveur.

Ici s’arrête la parabole. Jésus ne raconte pas le parti qu’a pris le fils aîné. Pourquoi ? Parce que c’était aux pharisiens à voir eux-mêmes ce qu’ils voulaient faire, s’ils entreraient, à l’appel de Dieu, ou s’ils resteraient dehors. À eux d’achever la parabole.