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Jean 6
Bible Annotée (interlinéaire)

1 Après ces choses, Jésus s’en alla au-delà de la mer de Galilée, ou de Tibériade.
La crise en Galilée
Chapitre 6
1 à 21 Les deux miracles qui préparent la crise

Après ces choses, c’est-à-dire après les faits et les discours racontés au chapitre précédent. Si la fête pour laquelle Jésus était monté à Jérusalem était bien celle de Purim (Jean 5.1, note), qui se célébrait en mars, le mot : Après ces choses nous reporte à quelques semaines plus tard, car la fête de Pâque qui approchait (verset 4) avait lieu en avril.

Jean ne veut pas dire que Jésus s’en alla de Jérusalem au-delà de la mer de Galilée. Il sous-entend le retour de Jésus dans la contrée de Capernaüm ; celle-ci est le point de départ de cette excursion sur la rive orientale du lac.

Jean rejoint ici les récits des synoptiques. Il les suppose connus, c’est pourquoi il ne nous indique pas les motifs de cette excursion au-delà du lac (Marc 6.30 suivants, Luc 9.10 suivants ; comparez Matthieu 14.13). Jésus voulait se retirer dans la solitude avec ses disciples, afin d’y chercher pour lui et pour eux quelque temps de repos et de recueillement, mais la foule qui le suivit déjoua son projet (verset 2).

Jean ajoute : de Tibériade parce que, en dehors de la Palestine, la mer de Galilée (Marc 1.16 ; Matthieu 15.29) était plus connue sous le nom de « lac de Tibériade ». C’est ainsi que l’appelle Pausanias.

Tibériade, ville située presque à l’extrémité méridionale du lac et sur la rive galiléenne, avait été bâtie par Hérode Antipas et nommée ainsi en l’honneur de l’empereur Tibère (voir les intéressantes pages que M. Félix Bovet consacre à Tibériade, dans son Voyage en Terre Sainte, p. 399 et suivants).

2 Et une grande foule le suivait, parce qu’ils voyaient les miracles qu’il opérait sur les malades.

Tous ces verbes à l’imparfait : suivait, voyaient, opérait, montrent que ces foules se rassemblaient habituellement autour du Sauveur, depuis son retour en Galilée et que, de son côté, Jésus multipliait les actes de guérison sur les malades.

Plusieurs pouvaient le suivre dans l’intérêt de ces malades mêmes, d’autres, par simple curiosité, d’autres encore, avides de le voir et d’entendre sa parole.

3 Mais Jésus monta sur la montagne, et là, il était assis avec ses disciples.

La montagne sur laquelle Jésus se retira, avec ses disciples, n’est pas désignée ; mais comme toute la contrée est montagneuse, il faut entendre par là l’une des collines du voisinage.

Jésus était assis là, dans l’attitude du repos, et sans doute, s’entretenant avec ses disciples.

4 Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.

Quel peut être le but de cette remarque de l’évangéliste sur l’approche de la Pâque ?

Les uns n’y voient qu’une simple note chronologique, mais celle ci eût été placée au commencement du récit.

D’autres pensent, avec Meyer, que l’évangéliste veut expliquer ce grand concours de peuple. Ce seraient des caravanes de pèlerins, se rendant à Jérusalem pour la fête.

Mais notre narrateur a déjà motivé d’une autre manière ce rassemblement de peuple (verset 2), et la suite du récit, dans tout ce chapitre (verset 22 et suivants), n’indique nullement qu’il s’agisse de voyageurs se rendant à Jérusalem.

D’autres mettent notre verset dans un rapport étroit avec le précédent et y trouvent indiqué le sujet de l’entretien de Jésus avec ses disciples. « Jésus était là assis avec ses disciples. Or, comme là Pâque était proche », de sérieuses pensées d’avenir remplissaient son âme, car, à la Pâque suivante, il devait mourir.

Enfin, d’autres interprètes, dont M. Godet voient dans cette observation de Jean une sorte d’introduction au récit de la multiplication des pains : l’évangéliste veut marquer que Jésus va, à sa manière célébrer la Pâque avec ses disciples et avec ces foules qu’il nourrira d’un pain miraculeux et auxquelles il se présentera lui-même comme le pain de vie. Si l’on rapproche cette supposition des paroles profondes de Jésus sur la nécessité de manger sa chair et de boire son sang (verset 51 et suivants), on voit que Jésus célébra avec ceux qui crurent en lui une fête qui non seulement épuisait l’idée de la Pâque juive, mais exprimait d’avance celle de la Pâque chrétienne.

Ces deux dernières explications du verset 4 ne s’excluent pas l’une l’autre, mais se complètent au contraire.

5 Jésus ayant donc levé les yeux, et ayant vu qu’une grande foule venait à lui, dit à Philippe : Où achèterons-nous des pains, afin que ceux-ci aient à manger ?

Dans l’original et selon le texte de la plupart des majuscules, ce verbe : achèterons-nous, n’est pas au futur, mais il a une forme délibérative qui signifie : Où (grec d’où) devons-nous acheter ? C’était là une manière de provoquer la réflexion dans l’esprit du disciple.

D’après Jean c’est Jésus qui prend l’initiative, tandis que, dans le récit des synoptiques, ce sont les disciples qui ont les premiers la pensée de venir au secours de la multitude (Matthieu 14.15 ; Marc 6.35).

6 Or, il disait cela pour l’éprouver, car il savait, lui, ce qu’il allait faire.

Ce n’est donc pas pour s’éclairer lui-même que Jésus adresse cette question à son disciple, le miracle était déjà arrêté dans sa pensée, et il savait qu’il avait la puissance de l’accomplir. Mais il voulait éprouver ce disciple, c’est-à-dire, l’amener à réfléchir, et voir si, dans une situation où aucun secours humain ne s’offrait à lui, il saurait mettre sa confiance dans la sagesse et la puissance de son Maître.

On s’est demandé pourquoi c’est à Philippe que Jésus fait subir cette épreuve. Le texte ne le dit pas.

Mais, si l’on considère qu’un autre trait relatif à ce disciple (Jean 14.8-9) nous montre en lui un esprit enclin à s’attacher au sens littéral et matériel des paroles (comparez verset 7), on comprend que Jésus, en vrai éducateur, cherche à élever ses pensées au-dessus de ce qui se voit et se calcule.

7 Philippe lui répondit : Deux cents deniers de pain ne leur suffisent pas pour que chacun en reçoive quelque peu.

La réponse de Philippe confirme ce que nous venons de dire. Ne voyant que la multitude à nourrir, il se hâte de faire un calcul et il conclut que deux cents deniers de pain (le denier, à cette époque, valait à peu près un franc) ne suffiraient pas pour que chacun en eût quelque peu.

Donc il ne reste aucune ressource ! En effet, la pauvre bourse qui servait à l’entretien de Jésus et de ses disciples n’avait probablement jamais renfermé une telle fortune.

Marc (Marc 6.37) est le seul des synoptiques qui ait aussi conservé ce calcul des disciples.

8 Un de ses disciples, André, frère de Simon-Pierre, lui dit : 9 Il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de gens ?

Ainsi André s’est informé des vivres qui pouvaient se trouver à portée, et tout se réduisait à cinq pains et deux poissons !

C’est exactement la provision indiquée dans les récits des synoptiques (voir les notes), avec cette seule différence, que Jean nous apprend que ces pains étaient faits avec de la farine d’orge, qu’employaient ordinairement les gens pauvres.

Les recherches d’André avaient été si précises que, d’après le texte reçu, il s’exprime ainsi : Il y a ici un seul jeune garçon (Le mot souligné est conservé par Lachmann, Meyer, M. Godet, bien qu’il manque dans Codex Sinaiticus, B, D, et que la plupart des éditeurs du texte le retranchent).

Aussi ce disciple arrive-t-il comme Philippe, à la même conclusion décourageante : Qu’est-ce que cela pour tant de gens ? L’évangéliste a évidemment voulu en entrant dans ces détails faire ressortir le contraste qu’il y a entré l’embarras des disciples et la puissance que le Sauveur va déployer.

10 Jésus dit : Faites asseoir les gens. Or il y avait beaucoup d’herbe dans ce lieu. Les hommes s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille.

Jésus, qui va se montrer le maître de la nature, commande aussi en maître à ses disciples et à cette multitude. Marc (Marc 6.40) nous a dépeint l’ordre parfait dans lequel tous s’assirent.

Si Jean ne nous parle que des hommes, c’est que chacun d’eux, comme chef de famille devait recevoir sa part de nourriture pour lui-même et pour les siens. Les femmes et les petits enfants ne furent donc pas négligés (Matthieu 14.21).

Notre évangéliste fait enfin remarquer qu’il y avait là beaucoup d’herbe, un tapis de gazon émaillé de fleurs, car on était au printemps, en avril (verset 4), en sorte que tout contribuait à donner à cette scène, sous le ciel d’Orient, un caractère de beauté et de joie.

Au moment de prendre les pains, le Sauveur lève son regard vers le ciel et prononce, à la fois, l’action de grâces pour ce que Dieu avait donné et la bénédiction qui allait procurer l’abondance (Matthieu 14.19 ; Marc 6.41 ; Luc 9.16).

11 Jésus prit donc les pains, et ayant rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis ; de même aussi des poissons, autant qu’ils en voulurent.

Le texte reçu porte : « Il les distribua aux disciples et les disciples à ceux qui étaient assis ».

Les mots soulignés manquent dans Codex Sinaiticus, B, A, versions, et sont empruntés aux synoptiques, mais il est évident que c’est ainsi que se fit la distribution.

Les mots : autant qu’ils en voulurent et ils furent rassasiés, montrent quelle fut l’abondance du repas (comparer versets 7, 9).

12 Et quand ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux qui sont restés, afin que rien ne se perde. 13 Ils les ramassèrent donc, et ils remplirent douze paniers des morceaux provenant des cinq pains d’orge qui étaient restés à ceux qui avaient mangé.

Voir Matthieu 14.20, note, et sur ce miracle en général, verset 21, note.

14 Les gens donc ayant vu le miracle que Jésus avait fait, disaient : Celui-ci est véritablement le prophète qui vient dans le monde.

C’est-à-dire, le Messie, d’après Deutéronome 18.15 et d’autres prophéties.

15 Jésus donc ayant connu qu’ils allaient venir l’enlever, afin de le faire roi, se retira de nouveau sur la montagne, lui seul.

Dès que le peuple est convaincu que Jésus est le Messie, il veut, plein d’enthousiasme, le proclamer Roi.

Mais qu’elles étaient fausses, les idées de la foule sur cette royauté ! Elle n’avait aucun désir de la vraie liberté de l’affranchissement intérieur du péché, qui aurait pu devenir le moyen de son affranchissement de la tyrannie politique et sociale sous laquelle elle gémissait.

La contradiction entre l’opinion régnante et les pensées du Sauveur, sur les moyens de la délivrance et la nature de son règne, devait s’accentuer toujours plus et amener finalement le peuple à rejeter son Messie. En sorte que comme l’observe justement M. Luthardt :

ce faux enthousiasme dont Jésus fut ici l’objet fut pour lui le signal de sa réjection et de sa mort.

C’est à ce point de vue qu’il faut se placer pour comprendre les profondes paroles que Jésus prononce dans le discours qui va suivre (verset 26 et suivants). Il s’y révèle comme la source de la vie spirituelle, mais d’une vie qu’il ne pourra communiquer au monde que par sa mort. Par cette mort, il fondera une royauté dont le peuple n’a aucune idée !

Voilà pourquoi Jésus se soustrait à ces ovations et se retire de nouveau (allusion au verset 3, qui indique que Jésus était redescendu de la montagne où il était monté), lui seul, sur la montagne.

Au sein de cette solitude il retrempera son âme dans la communion de Dieu ; car il sait qu’en ce moment-là, il a atteint le faîte de la faveur populaire et que désormais il ne fera plus que descendre, jusqu’à la croix.

16 Or, quand le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer ; 17 et étant entrés dans une barque, ils passaient la mer pour aller à Capernaüm ; et il faisait déjà obscur, et Jésus ne les avait pas encore rejoints,

Les disciples descendirent vers la mer : cette expression n’oblige pas à admettre que la multiplication eut lieu sur la montagne (verset 3), mais sur quelque plateau entre celle-ci et le lac (voir la note précédente).

D’après les synoptiques, c’est Jésus lui-même qui avait donné à ses disciples l’ordre de se rembarquer et de repasser le lac. Il leur répugnait à tel point de le faire, que nous lisons dans Matthieu 14.22 et Marc 6.45 que Jésus les contraignit de partir.

Le récit de Jean nous explique d’où provenait cette répugnance et ce qui obligea Jésus à user d’autorité : il s’agissait de les soustraire à l’entraînement du faux enthousiasme qui venait de se manifester.

Le texte reçu porte : la barque, l’article, qui est retranché par la plupart des éditeurs, d’après Codex Sinaiticus, B, est considéré comme authentique par M. Weiss. Cet interprète pense que les disciples attendirent pour exécuter l’ordre de Jésus que le soir fût venu qu’il faisait même déjà obscur et que Jésus ne les avait pas encore rejoints, quand ils se décidèrent enfin à s’embarquer.

M. Weiss prend la dernière proposition, et il faisait déjà obscur et Jésus n’était pas encore venu vers eux (grec verbes au plusque-parfait), comme une parenthèse se rapportant au moment où les disciples quittèrent la rive.

Cette explication est inadmissible, parce que le texte grec porte une conjonction qui unit étroitement les mots : et la mer était agitée à ceux qui précèdent ; cette dernière remarque nous transporte naturellement au moment où les disciples sont déjà engagés dans leur navigation.

C’est ce qui ressort aussi de la variante de Sin, D : or l’obscurité les surprit.

Nous admettons donc avec M. Godet que l’obscurité se fit pendant qu’ils passaient ; et pour expliquer la remarque : Jésus ne les avait pas encore rejoints, nous supposons que Jésus leur avait donné rendez-vous sur quelque point de la côte de Bethsaïda à Capernaüm, celle-ci étant à peu près parallèle à la direction qu’ils devaient suivre dans leur navigation.

18 et la mer était agitée, comme il soufflait un grand vent. 19 Quand donc ils eurent ramé environ vingt-cinq ou trente stades, ils voient Jésus marchant sur la mer et s’approchant de la barque ; et ils eurent peur.

Voir sur ce récit : Matthieu 14.24 et suivants Marc 6.17 et suivants

La tempête qui surprit les disciples dut singulièrement augmenter leurs regrets d’être séparés de leur Maître. Ils luttèrent contre le vent et les flots une grande partie de la nuit (Matthieu 14.24), sans avoir parcouru plus de vingt-cinq à trente stades ; c’est-à-dire qu’ils étaient à peu près au milieu du lac (Matthieu 14.24), qui en avait quarante de largeur (7, 399 kilomètres).

Ce détail précis trahit le témoin oculaire. Tout à coup les disciples voient (grec contemplent) Jésus marchant sur la mer et s’approchant de leur barque. Ne reconnaissant pas d’abord leur Maître, qu’ils prennent pour un fantôme (Matthieu 14.26), ils eurent peur.

20 Mais il leur dit : C’est moi, n’ayez pas peur.

Jésus se fait reconnaître par la voix et par cette douce parole que les quatre évangélistes ont consignée dans leurs récits, tellement elle avait fait impression sur les témoins de la scène.

21 Ils voulaient donc le recevoir dans la barque, et aussitôt la barque se trouva au rivage où ils allaient.

Nous avons rendu littéralement ce verset ; mais que signifie-t-il ?

Trois explications différentes s’offrent à nous. MM. Meyer, Weiss et Holtzmann admettent que les disciples voulaient recevoir Jésus dans la barque, mais que Jésus n’y entra point et que tous arrivèrent aussitôt au rivage par un miracle.

Dans ce cas, Jean se mettrait en contradiction avec les synoptiques, d’après lesquels Jésus monta dans la barque.

Une seconde opinion soutenue par MM. Luthardt et Godet, cherche à éviter cette contradiction, en supposant que Jésus fut reçu dans la barque mais qu’à peine il y avait mis le pied, elle aborda à terre, également par un miracle.

Une troisième explication proposée par Théodore de Bèze, admise par Tholuck, consiste à entendre ce verbe vouloir faire une chose, dans le sens de la faire volontiers, avec plaisir, avec joie.

Cette signification du mot est parfaitement constatée dans les auteurs classiques et dans le Nouveau Testament (Luc 20.46 ; Colossiens 2.18).

On pourrait donc paraphraser ainsi notre verset : « Ils le recevaient donc avec joie (avec un sentiment tout différent de la peur qu’ils avaient d’abord éprouvée, comme l’observe Tholuck) dans la barque, et, le vent s’étant apaisé (Matthieu 14.32 ; Marc 6.51), ils arrivèrent bientôt, sans plus de retard, à l’autre bord ».

On objecte à cette interprétation le verbe à l’imparfait : Ils voulaient, mais il s’explique facilement par les démonstrations prolongées d’étonnement, d’admiration et de joie que les disciples firent à Jésus, l’adorant et disant : « Certes, tu es le Fils de Dieu ! » (Marc 6.51 ; Matthieu 14.33).

De cette manière, Jean raconte le même fait que les synoptiques, bien qu’en des termes différents, et, au fond, n’est-ce pas là le récit le plus vraisemblable ?

22 Le lendemain, la foule qui se tenait de l’autre côté de la mer vit qu’il n’y avait eu là d’autre barque qu’une seule, et que Jésus n’était point entré avec ses disciples dans cette barque, mais que ses disciples s’en étaient allés seuls.
22 à 59 Discours de Jésus sur le pain de vie, et sur sa chair et son sang
23 Mais des barques étaient venues de Tibériade, près du lieu où ils avaient mangé le pain, après que le Seigneur eut rendu grâces. 24 Lors donc que la foule vit que Jésus n’était point là, non plus que ses disciples, ils entrèrent eux-mêmes dans les barques, et allèrent à Capernaüm, cherchant Jésus.

Cette introduction historique au discours qui suit (versets 26-59) ne présente pas d’abord à l’esprit une idée claire des faits.

Pour la comprendre, il faut se transporter par la pensée sur les lieux mêmes où Jésus avait multiplié les pains et au soir de ce même jour.

La foule qui y était restée vit qu’il n’y avait point eu là d’autre barque que celle dans laquelle étaient entrés les disciples seuls, et que Jésus n’y était point monté.

Ces gens en conclurent qu’il devait être resté, comme eux, du côté oriental du lac. Mais le lendemain, ne trouvant là ni Jésus ni ses disciples, qui n’étaient point revenus le chercher, ils profitèrent de quelques barques qui, dans l’intervalle, étaient venues de Tibériade (verset 1, 2e note), et traversèrent le lac, pour se rendre à Capernaüm et y chercher Jésus.

Il est évident qu’il ne s’agit plus des cinq mille hommes de la veille, mais d’un certain nombre d’entre eux, qui avaient passé la nuit sur les lieux, tandis que la plupart des autres s’en étaient allés en contournant à pied l’extrémité du lac.

Les manuscrits présentent de nombreuses variantes dans ce passage. Nous ne mentionnerons que les deux plus importantes : au verset 22, au lieu de vit, le texte reçu porte : ayant vu (quelques majuscules, et la syriaque de Cureton), au même verset, après : d’autre barque qu’une seule, Codex Sinaiticus, D, majuscules, portent : celle dans laquelle étaient entrés ses disciples.

Cette phrase manque dans B, A, l’Itala. La plupart des critiques la retranchent, comme une glose.

25 Et l’ayant trouvé de l’autre côté de la mer, ils lui dirent : Rabbi, quand es-tu arrivé ici ?

Ces gens, retrouvant Jésus de l’autre côté de la mer, lui demandent, avec un naïf étonnement : Quand es-tu arrivé ici ?

Ils soupçonnent dans ce fait, qui leur est inexplicable, une nouvelle action miraculeuse.

Ils étaient en effet plus avides de miracles que de la vérité qu’ils auraient pu recevoir par la parole de Jésus. De là, sa réponse (verset 26), et le discours qui suit, si éminemment propre à répandre la lumière dans ces âmes.

26 Jésus leur répondit et dit : En vérité, en vérité, je vous le dis : Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés.

La question du verset 25 était inspirée par une vaine curiosité : ils voulaient savoir comment Jésus avait passé la mer. Jésus ne juge pas à propos d’y répondre ; mais, selon sa coutume en pareil cas, il fait appel à la conscience de ses auditeurs, en leur adressant un reproche.

Ils le cherchent, non parce qu’ils ont vu des miracles (grec des signes). Chaque miracle du Sauveur était le signe visible de choses invisibles, c’est-à-dire de la présence, de la puissance et de la miséricorde de Dieu.

Mais, au lieu de considérer le miracle comme un signe et de s’élever aux biens éternels figurés par ce signe, les Juifs s’arrêtaient aux effets matériels du miracle. Ainsi ils n’avaient vu, dans la multiplication des pains, que la nourriture dont ils avaient été rassasiés.

C’est pour combattre cette tendance charnelle que Jésus, dans le discours qui suit, expose avec tant d’élévation et de profondeur la signification symbolique et spirituelle du miracle qu’il venait d’accomplir.

Jésus, après être arrivé à Capernaüm, paraît être entré dans la synagogue, où ses auditeurs de la veille l’avaient retrouvé ; d’après la note du verset 59, c’est là qu’il prononce son discours et répond aux objections de ses auditeurs. Cette circonstance ajoute à la solennité des enseignements qu’il fait entendre.

Suivant d’autres, l’indication du verset 59 ne s’appliquerait qu’à la dernière partie de l’entretien. Celui-ci aurait commencé ailleurs. Il est cependant difficile de trouver le moment où aurait pu avoir lieu ce changement de scène.

La remarque de l’évangéliste semble s’étendre à tout le discours de Jésus. Il est du reste naturel que la foule ait retrouvé Jésus à la synagogue qui était le lieu de rassemblement habituel.

27 Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste en vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera ; car c’est lui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau.

À la nourriture qui périt et dont se contentaient ses auditeurs, Jésus oppose la nourriture qui devient la vie de l’âme dès que celle-ci la reçoit et qui subsiste en vie éternelle, c’est-à-dire, qui produit la vie éternelle et qui prolonge ses effets jusqu’au plein épanouissement de la vie dans l’éternité (Jean 4.14).

Ce que Jésus entend par cette nourriture, il va le dire de la manière la plus claire (versets 33-35).

Il se contente d’ajouter ici : le Fils de l’homme vous la donnera (Codex Sinaiticus, D, Itala ont : vous donne ; le futur est préférable). Il était lui-même, comme Fils de l’homme (voir sur ce terme Matthieu 8.20, note), la manifestation de la vie divine dans notre humanité, et lui seul pouvait la donner.

Mais, pour l’obtenir, il faut travailler (grec opérer, acquérir par le travail), c’est-à-dire, se rendre apte à la recevoir en renonçant, par un effort sérieux de la volonté, aux erreurs et aux préjugés de l’homme naturel, pour venir à Celui qui seul donne la vie.

Grec : l’a scellé, c’est-à-dire solennellement approuvé, accrédité comme son envoyé par les miracles qu’il lui donne d’accomplir et spécialement par celui dont ils viennent d’être témoins (comparer Jean 3.33 ; Jean 5.36-37 ; Jean 10.36, note).

Au nom de son Père, Jésus ajoute celui de Dieu, pour marquer qu’il tient son investiture de celui qui possède l’autorité suprême.

28 Ils lui dirent donc : Que devons-nous faire, pour accomplir les œuvres de Dieu ?

Grec : pour opérer les œuvres de Dieu (même terme qu’au verset 27).

Ils ont compris que Jésus exigeait d’eux un effort moral ; ils demandent quelles œuvres seront agréables à Dieu, conformes à sa volonté. En employant ce mot au pluriel, ils pensent à certains actes extérieurs dont la récompense serait la « nourriture qui subsiste en vie éternelle ».

(comparer Matthieu 19.16 ; Luc 10.25).

À ce point de vue, la réponse de Jésus est d’autant plus frappante.

29 Jésus répondit et leur dit : C’est ici l’œuvre de Dieu, que vous croyiez en Celui qu’il a envoyé.

À des œuvres Jésus oppose l’œuvre, la seule que Dieu demande. Et cette œuvre consiste à croire en Jésus-Christ qu’il a envoyé.

Cette foi, acte moral de la conscience et du cœur, est déjà, en elle-même, le principe de la vie divine parce qu’elle met l’âme en communion avec Dieu par Christ. Elle est ainsi la source de toutes les œuvres d’obéissance de reconnaissance et d’amour, elle est là racine de l’arbre qui, de lui-même, portera de bons fruits.

Ces mots : l’œuvre de Dieu, ne signifient pas, comme le pensait Augustin, l’œuvre que Dieu opère en nous, idée vraie en elle-même, mais qui ne ressort pas de ce texte.

30 Ils lui dirent donc : Quel signe fais-tu donc, toi, afin que nous voyions et que nous te croyions ? Quelle œuvre fais-tu ?

Demande étrange, après ce qui s’était passé la veille ! On a supposé que ces paroles étaient prononcées par des personnes qui n’avaient pas assisté à la multiplication des pains. On en a tiré des conséquences contre la vérité historique de tout ce récit.

On a émis la supposition que cette partie de l’entretien n’était pas rapportée à sa vraie place. Il n’est pourtant pas si difficile de comprendre ces exigences de la part de Galiléens ignorants et avides de prodiges. En effet :

  1. Ils ont très bien compris que Jésus, en se présentant à eux comme celui que Dieu a envoyé (verset 29), se disait être le Messie Or, ifs lui demandent : Comment le prouves-tu ? Quel signe nous en donnes tu car nous voulons voir de nos yeux pour te croire. Le miracle de la veille leur paraît insuffisant pour prouver que Jésus était le Messie, le Fils de Dieu ; d’autant plus que le refus de Jésus de se prêter à la manifestation qu’ils avaient projetée (verset 15) les avait mécontentés et avait atténué l’impression produite au premier abord par le miracle (verset 14).
  2. Jésus lui-même leur a parlé des pains multipliés comme d’une nourriture qui périt et les a exhortés à opérer, à acquérir par leur travail, une tout autre nourriture, qui procure la vie éternelle. Or, ils lui demandent de leur donner l’exemple et, pour cela, ils lui renvoient, non sans malice, sa propre parole : Toi, qu’opères-tu ? (Traduction littérale au lieu de : quelle œuvre fais-tu ?)
  3. Jésus, en se désignant comme le Messie, se mettait bien au-dessus de Moïse ; or, qu’est-ce que le pain qu’il leur avait donné la veille, comparé à la manne du désert, qui, durant quarante ans, avait nourri tout un peuple (verset 31, note) ?
31 Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon qu’il est écrit : Il leur a donné à manger le pain du ciel.

Cette citation est tirée du Psaumes 78.24 (comparer Exode 16.4 ; Exode 16.14-15).

Le pain du ciel doit s’entendre dans le même sens qu’on donne à cette expression : la pluie du ciel. On lit, en effet, dans le Psaume cité (traduction grecque) : « Et il fit pleuvoir pour eux la manne à manger, et il leur donna un pain du ciel » (L’hébreu dit : du froment du ciel).

Les Juifs regardaient le miracle de la manne comme le plus grand de leur histoire, et ils attendaient que le Messie ferait plus encore que ce qui avait eu lieu sous le ministère de Moïse, type du Messie. On cite cet adage des rabbins : « Le premier Libérateur a fait descendre pour eux la manne ; de même aussi le dernier Libérateur fera descendre la manne ».

32 Jésus leur dit donc : En vérité, en vérité, je vous le dis : Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; mais c’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel ; 33 car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel, et qui donne la vie au monde.

Jésus ne nie pas le grand miracle cité par ses interlocuteurs ; mais, bien que la manne fût le symbole d’une nourriture spirituelle (1 Corinthiens 10.3, note), elle était destinée à nourrir le corps, et la plupart de ceux qui en mangèrent n’y virent qu’un pain matériel.

Jésus oppose donc à cette nourriture le pain venu du ciel, celui que son Père seul donne et qui est le vrai. Il vous le donne actuellement, dit-il, par la présence de Celui qui vous parle.

L’origine et la nature de ce pain sont toutes célestes, car il est de Dieu et il descend du ciel ; et son efficacité est immense, car il donne la vie au monde.

Cette dernière expression proclame l’universalité du salut (comparer Jean 3.16). La construction que nous avons adoptée pour le verset 33 nous paraît plus simple que celle proposée par MM. Luthardt, Weiss et d’autres : « Car le pain qui descend du ciel et qui donnera la vie au monde, celui là est le pain de Dieu ».

34 Ils lui dirent donc : Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là.

Il ne faut pas, avec Calvin, voir dans ces paroles une ironie ; le titre de Seigneur, donné à Jésus, montre que ces hommes parlent sérieusement.

Quelques-uns d’entre eux pouvaient même avoir le pressentiment que Jésus leur parlait d’une nourriture et d’une vie supérieures (Jean 4.15) ; mais la plupart prennent encore ses paroles dans un sens matériel, et ce qu’ils demandent, c’est un aliment merveilleux, propre à satisfaire leurs convoitises charnelles (verset 26).

Leur incrédulité (verset 36) consiste à refuser de voir en Jésus lui-même la nourriture et la vie dont il leur parlait. De là, la réponse si positive et si claire qu’il va leur faire.

35 Jésus leur dit : C’est moi qui suis le pain de la vie : celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

Jésus oppose une déclaration catégorique à toutes les fausses idées de ses interlocuteurs : C’est moi qui suis (comparer Jean 11.25).

Le pain de la vie est celui qui communique la vie (verset 33). Jésus est ce pain de vie, parce que, en lui, la vie s’est manifestée (1 Jean 1.2).

Mais pour le trouver en Jésus il faut venir à lui et croire en lui, deux termes synonymes qui caractérisent la conduite de celui qui trouve en Jésus son Sauveur. Le premier désigne l’acquiescement de la volonté, peut-être aussi la repentance (Luc 15.18), qui sont les conditions préalables de la foi.

Cette foi qui s’attache à Jésus met seule l’homme à même de n’avoir plus jamais faim et jamais soif, c’est-à-dire de sentir tous les besoins de son âme pleinement satisfaits (Jean 4.13-14 ; Ésaïe 49.10).

36 Mais je vous l’ai dit, vous m’avez vu, et vous ne croyez point.

Ces hommes avaient demandé de voir pour croire (verset 30). Et maintenant ils l’ont vu, lui et ses œuvres, ils ont entendu les paroles divines qui sortent de sa bouche, et ils ne croient point !

Jésus dut prononcer ces mots avec une profonde tristesse, mais il savait où était sa consolation (verset 37).

À quelle parole Jésus fait-il allusion par ces mots : Je vous l’ai dit ?

Plusieurs interprètes pensent qu’il s’agit du discours du chapitre précédent (versets 37-44), qui renferme bien, en effet, le même reproche de ne pas croire ; mais, comme ce discours avait été prononcé en Judée et devant d’autres auditeurs, il est plus probable que Jésus fait allusion à la parole du verset 26 de notre chapitre, où, en dévoilant à ses auditeurs leur sens charnel, il leur avait indiqué, en même temps la cause de leur incrédulité.

37 Tout ce que le Père me donne, viendra à moi, et celui qui vient à moi, je ne le mettrai point dehors.

Jésus passe, sans transition, à cette pensée nouvelle, qui est une magnifique révélation de la grâce divine (versets 37-40). Et il est facile d’en saisir la liaison avec le verset 36 : Vous ne croyez point mais d’autres croiront ; votre incrédulité n’anéantira point les desseins de la miséricorde de Dieu.

Seulement, pour que l’homme croie véritablement, il faut que Dieu accomplisse en lui l’œuvre de sa grâce, ou, selon l’expression du texte, qu’il le donne au Sauveur, en d’autres termes, qu’il « l’attire à lui » (verset 44).

C’est là ce que Jésus appelle encore (verset 65) un don de son Père. Sans doute, l’homme peut résister à cette action divine, mais une âme sincère, humble, repentante, altérée de justice et de paix, finit toujours par être attirée.

Il n’est donc point nécessaire de voir dans ce texte, avec Calvin et d’autres, la doctrine d’une prédestination divine, mais il est certain que le rapport de la souveraine grâce de Dieu et de la liberté de l’homme constitue un mystère qui ne nous sera révélé que dans la pure lumière.

Le neutre : tout ce que le Père me donne, pourrait se rendre par : tous ceux que (Jean 6.39 ; Jean 16.2) ; mais ce terme est choisi pour indiquer la totalité de ceux qui seront sauvés et qui trouveront leur bienheureuse unité dans leur communion avec le Sauveur (Jean 17.21).

Le verbe viendra à moi (grec arrivera) signifie : parviendra au but, saisira définitivement le salut en Christ.

38 Car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé.

Jésus, après avoir employé un terme collectif, individualise sa pensée : celui qui vient à moi ; car c’est chaque âme personnellement qui doit entrer en communion avec lui (Matthieu 11.28).

Promesse pleine de grâce et d’amour : je ne le mettrai point dehors.

Il ne sera exclu ni de sa communion, ni de son royaume. Il y a même en grec une double négation qui signifie : certainement pas. Cette phrase négative renferme un sens très positif : Je le recevrai avec joie.

39 Or c’est ici la volonté de Celui qui m’a envoyé, que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné ; mais que je le ressuscite au dernier jour.

Ces versets 38-40 confirment (car) le verset 37 : Il est impossible que Jésus rejette ceux qui viennent à lui, puisqu’il est descendu du ciel pour faire en toutes choses la volonté de Celui qui l’a envoyé or la volonté de Celui (le texte reçu porte du Père) qui l’a envoyé, cette volonté pleine de miséricorde et d’amour, est que le Fils ne laisse se perdre aucun de ceux qui lui sont donnés, mais qu’il les sauve, en leur communiquant une vie impérissable, qui aura son plein épanouissement par la résurrection du dernier jour.

Alors le salut sera complet :

C’est la limite au-delà de laquelle il n’y a plus de danger.
— Bengel

Cette solennelle déclaration, quatre fois répétée dans ce discours (versets 40, 44, 54), couronne l’enseignement du Sauveur sur son office de vivificateur et l’action qu’il exerce en tant que pain de vie.

De même au chapitre précédent les paroles des versets 29-30 complétaient la description de l’œuvre de résurrection qu’il doit opérer au sein de l’humanité. Il y a donc un parallélisme remarquable, en même temps qu’un progrès constant, dans les enseignements de Jésus que nous rapporte notre évangile.

Dans son entretien avec la Samaritaine, Jésus s’était contenté de se présenter à elle comme l’eau vive qui rafraîchit et restaure l’âme ; ici, il indique qu’il veut être plus encore : Celui qui renouvelle et glorifie l’homme tout entier, le corps aussi bien que l’âme. Le Sauveur développe ainsi la pensée sublime qu’il est la vie du monde et montre dans la glorification du corps le couronnement de son œuvre de vivification.
— Olshausen

Tel est aussi l’enseignement apostolique (1 Corinthiens 15, 1 Thessaloniciens 5.23).).

40 Car c’est ici la volonté de mon Père, que quiconque contemple le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle ; et moi je le ressusciterai au dernier jour.

Ce verset confirme la pensée du précédent et indique le moyen de sa réalisation.

Contempler le Fils ce n’est pas seulement le voir (verset 36) ; le contempler des yeux de l’âme, avec confiance, avec amour, c’est déjà croire en lui, et c’est aussi puiser en lui la vie éternelle.

Et Jésus déclare encore ici que cette vie se développera jusqu’à ce que l’homme tout entier soit rendu à sa destination par la résurrection au dernier jour.

Le texte reçu répète ici, comme aux verset 38 et 39 : la volonté de Celui qui m’a envoyé.

Jésus dit, selon le texte de Codex Sinaiticus B, C, D : la volonté de mon Père parce qu’il se présente comme le Fils qui est pour nous la pleine révélation de son Père.

41 Les Juifs murmuraient donc à son sujet, parce qu’il avait dit : Je suis le pain qui est descendu du ciel. 42 Et ils disaient : N’est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, celui dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il : Je suis descendu du ciel ?

Les Juifs, c’est ainsi que Jean désigne ordinairement les chefs du peuple (Jean 1.19, note) ; veut-il dire qu’il se trouvait alors des émissaires du sanhédrin (Matthieu 15.1) dans la synagogue de Capernaüm où Jésus parlait ? (verset 59).

Il est plus naturel d’admettre que l’évangéliste nomme ainsi ceux des Galiléens qui trahissaient par leurs murmures leur opposition contre Jésus.

Ce qui les scandalisait, c’est que le Sauveur se fût présenté à eux comme le pain descendu du ciel (verset 33).

Dans leur ignorance, ils voyaient une contradiction entre cette déclaration et la connaissance qu’ils avaient de la famille de Jésus selon la chair (Matthieu 13.55-57, note ; Marc 6.3 ; Luc 4.22).

43 Jésus répondit et leur dit : Ne murmurez point entre vous.

Ils murmuraient donc entre eux, sans exprimer ouvertement leur opposition aux paroles qu’ils venaient d’entendre.

44 Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour.

Jésus ne répond point à l’objection de ses auditeurs (verset 42), en leur révélant le mystère de sa naissance surnaturelle :

car l’origine miraculeuse de Jésus, comme le dit justement M. Godet, ne peut être acceptée que par le cœur déjà croyant.

D’ailleurs :

ces scrupules ne sont pas la cause de leur incrédulité c’est leur incrédulité qui donne naissance à ces scrupules ; c’est pourquoi Jésus ne s’applique pas à les lever.
— Weiss

Il se contente d’insister sur la nécessité d’une œuvre de la grâce divine qui doit s’accomplir en tout homme qui veut venir à lui et croire en lui. Personne n’y arrive autrement.

Or, cette œuvre qu’il venait de désigner en ces mots : « Tout ce que le Père me donne viendra à moi » (verset 37), il la caractérise ici comme un attrait du Père vers le Sauveur. Dieu lui donne les âmes en les attirant à lui.

Ce terme caractéristique se trouve dans Jérémie 31.3 version des Septante. Dieu a, dans sa main puissante, mille moyens d’exercer cette action de sa miséricorde sur les âmes. Tantôt ce sont les douloureuses expériences de la vie, la souffrance, la pensée de la mort, qui leur font éprouver avec tristesse le besoin d’un consolateur, d’un Sauveur ; tantôt c’est le sentiment amer du péché qui se réveille en elles et qui leur inspire ce cri d’angoisse : Que ferai-je pour être sauvé ? Et dès que Jésus se présente, elles le reconnaissent comme Celui après qui elles soupiraient.

Mais le grand moyen de Dieu pour attirer les hommes au Sauveur, c’est sa Parole et son Esprit, qui agit incessamment dans notre humanité et qui saisit les moments favorables pour accomplir son œuvre. Laissons dans les écoles où elle est née la question oiseuse de savoir si cet attrait de la grâce est irrésistible ou non.

L’expérience seule, cette grande conciliatrice des contrastes, peut nous instruire à cet égard ; elle apprend aux humbles à dire avec un réformateur : « Nous voulons, parce qu’il nous est donné de vouloir », et avec saint Paul : « C’est Dieu qui opère en vous la volonté et l’exécution, selon son bon plaisir », ce qui ne l’empêche pas d’ajouter, malgré l’apparente contradiction : « Opérez votre propre salut avec crainte et tremblement » (Philippiens 2.12-13).

Quoi qu’il en soit, dès qu’un pauvre pécheur a ainsi été attiré à Jésus, le Sauveur se charge d’achever en lui l’œuvre divine jusqu’à la fin : Et moi, je le ressusciterai au dernier jour.

45 Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Quiconque a entendu le Père et a été instruit par lui, vient à moi.

Ces paroles expliquent comment le Père attire les âmes au Fils : Il le fait en les éclairant intérieurement par sa Parole et par son Esprit. La citation est tirée de Ésaïe 54.13, où la version grecque des Septante, conforme à l’hébreu, porte : « Et tous tes fils seront enseignés de Dieu, et tes enfants seront dans une grande paix ».

Ces mots ne se trouvent littéralement que dans le passage cité d’Ésaïe, si donc Jésus dit : dans les prophètes, il entend par là le recueil des livres prophétiques, comme on dirait dans les Psaumes, en citant une parole d’un psaume ; ou bien, par ce pluriel, Jésus fait allusion aux nombreuses promesses renfermées également dans d’autres prophètes et relatives à la connaissance de Dieu qui sera généralement répandue dans les temps évangéliques (Ésaïe 11.9 ; Jérémie 31.33 ; Joël 2.27).

Se fondant sur ces promesses, Jésus affirme, avec une joyeuse certitude, que quiconque a ainsi entendu le Père et a été instruit, vient à lui et trouve en lui son Sauveur.

Les manuscrits varient entre a entendu (texte reçu, avec. Codex Sinaiticus, B, A, C) et entend (présent). L’idée est la même, sauf que le présent indiquerait une attention continue à cet enseignement divin.

Le texte reçu porte : Quiconque donc. Cette particule manque dans Codex Sinaiticus, B, C, D.

46 Non que personne ait vu le Père, si ce n’est Celui qui vient de Dieu ; lui a vu le Père.

Ce verset contient une restriction. Jésus veut prévenir une méprise au sujet des paroles précédentes, et les compléter : entendre Dieu et être instruit de lui ne suppose pas, comme on pourrait le penser, un contact immédiat, tel que la vue peut l’établir.

L’enseignement que les hommes ont reçu de Dieu n’est que préparatoire, destiné à les amener au Fils qui, lui seul, a vu le Père de toute éternité (Matthieu 11.27 ; Jean 1.18 ; Jean 3.13), car il vient de Dieu.

C’est donc en lui, qui est l’image de Dieu, la splendeur de sa gloire, que les croyants voient Dieu (Jean 1.14 ; Jean 14.9).

Ainsi Jésus répond en même temps à l’objection du verset 41.

47 En vérité, en vérité, je vous le dis : Celui qui croit en moi a la vie éternelle.

Les mots en moi manquent dans Codex Sinaiticus, B.

La plupart des éditeurs modernes les omettent comme provenant du verset 35. On peut cependant invoquer en faveur de leur authenticité le fait que, dans le contexte, la personne de Jésus est mise en relief.

48 C’est moi qui suis le pain de la vie.

Après cette instruction profonde, provoquée par les murmures des Juifs (versets 43-46), Jésus revient à son enseignement sur la vie éternelle qu’il communique aux croyants en se donnant lui-même à eux comme le pain de la vie (versets 32-40).

49 Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. 50 C’est ici le pain qui descend du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point.

Jésus renvoie aux Juifs leur objection : (verset 31) La manne qui a nourri leurs pères dans le désert ne les a pas empêchés de mourir.

Mais il y a un autre pain qui affranchit de la mort, c’est celui qui est descendu du ciel et qui communique la vie éternelle. Grec : afin que quelqu’un en mange, et ne meure pas. On ne peut entendre mourir dans le sens de la perdition. L’antithèse avec la mort des Israélites dans le désert oblige d’appliquer ce terme à la mort physique. Celle ci n’est plus réellement une mort pour celui qui la subit dans la communion du Sauveur (Jean 8.51 ; Jean 11.25-26).

51 Moi je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et aussi le pain que je donnerai c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde.

Jésus résume tout ce qu’il vient de dire en affirmant que c’est lui-même qui est ce pain vivant et par conséquent vivifiant, puisqu’il fait vivre éternellement ceux qui se l’approprient par la foi et par une communion vivante avec lui.

Meyer fait remarquer cette triple progression dans les idées :

  1. le pain de la vie (verset 48) et le pain vivant, celui qui est la vie divine réalisée dans une personne humaine (verset 61) ;
  2. qui descend du ciel en général (verset 50), et qui est descendu du ciel dans un sens historique et concret, en la personne de Christ (verset 51) ;
  3. l’expression négative : ne meure point (verset 50), et la grande affirmation positive : vivra éternellement (verset 51).

Par ces paroles, Jésus présente sa pensée sous un aspect nouveau et passe à la dernière partie de son discours. Dans la précédente, il a parlé, à diverses reprises, du pain de vie, d’un pain descendu du ciel et qui communique la vie éternelle à ceux qui en mangent (versets 32, 33, 50, 51) ; il a déclaré que ce pain vivifiant, c’est lui-même (versets 35, 48, 51), et que le moyen d’en vivre, c’est de croire en lui (verset 47).

Maintenant il emploie un terme tout différent : ce pain c’est sa chair, qu’il donnera pour la vie du monde. Il faut remarquer ce verbe au futur, indiquant un acte à venir, tandis que, jusqu’ici, il a constamment parlé au présent.

Or, quel est cet acte ? Donner sa chair et son sang (verset 53 et suivants) ne peut désigner autre chose que sa mort, et une mort violente, dans laquelle son sang sera répandu. En effet, la chair et le sang, c’est la nature humaine vivante ; les donner, c’est se livrer à la mort ; les donner pour la vie du monde, de ce monde qui est dans la mort, c’est le racheter et le sauver (comparer Éphésiens 2.15 ; Colossiens 1.20-22 ; Hébreux 10.20 ; 1 Pierre 3.18).

Le moyen, pour l’homme pécheur, de s’approprier les fruits de la mort de Jésus, c’est d’entrer avec lui, par la foi, dans une communion intime et personnelle, par laquelle il meurt avec lui et vit de sa vie. C’est ce que le Sauveur va exprimer par ses mots : « manger sa chair et boire son sang ».

Telle est l’interprétation qu’admettent aujourd’hui, avec quelques nuances, la plupart des exégètes. Il en est une autre qui consiste à voir dans tout ce passage, non la mort de Jésus spécialement, mais sa personne et sa vie en général, qu’il offre à ceux qui croient en lui, comme la source de leur vie spirituelle.

La pensée serait donc exactement la même que celle que Jésus a présentée sous l’image du pain vivifiant. Mais alors il est impossible de concevoir pourquoi il parle tout à coup de l’avenir (ma chair que je donnerai) ; impossible, surtout, de comprendre pourquoi il présenterait une seconde fois la même pensée, qui a déjà offusqué ses auditeurs, et cela en des termes qui devaient être encore beaucoup plus inintelligibles pour eux.

Enfin, il est une troisième explication de notre passage admise par plusieurs Pères de l’Église et par quelques théologiens modernes : elle consiste à penser que, dans ces versets, Jésus parle de la sainte cène. Nous reviendrons à cette idée (verset 58, note).

Nous avons conservé le texte reçu. Le second que je donnerai est omis dans B, C, D, et retranché par la plupart des critiques. Mais il faut en tout cas le sous-entendre, car cette expression : ma chair pour la vie du monde, n’aurait sans cela aucun sens.

52 Les Juifs disputaient donc entre eux, disant : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ?

Disputaient entre eux : un vif débat succède aux sourds murmures (verset 41) ; ce débat prouve que les auditeurs de Jésus n’étaient pas unanimes dans leur opposition.

La question posée exprime le doute avec une nuance de mépris qui se trahit par ce mot : Celui ci.

Jésus n’a pas encore parlé de manger sa chair ; mais ils ne pouvaient le comprendre autrement, puisqu’il la leur présente comme le pain qu’il donnera (verset 51).

C’est donc avec raison qu’ils ajoutent ce mot : manger sa chair ; mais, ainsi comprise, la pensée de Jésus devait leur paraître absolument inexplicable. Elle l’est encore pour tant de chrétiens, même pour plus d’un savant théologien !

53 Jésus leur dit donc : En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes.

Au lieu de répondre à la question de ses auditeurs et de leur expliquer comment il peut donner sa chair à manger, Jésus se contente d’affirmer solennellement (en vérité) la nécessité de manger la chair du Fils de l’homme, sous peine de n’avoir point la vie et de rester dans la mort.

Il ajoute même, pour compléter sa pensée : Si vous ne buvez son sang.

Par là, il répond indirectement à la question des Juifs, en rendant beaucoup plus précise l’allusion à sa mort, à une mort sanglante, dont ils devront s’approprier les fruits par la foi et par une communion vivante avec lui (verset 54).

Jésus se désigne comme le Fils de l’homme, parce que c’est par son incarnation qu’il a implanté au sein de notre humanité le principe d’une vie nouvelle (comparer Matthieu 8.20, note).

On a fait, contre cette partie du discours, une objection assez plausible au premier abord : Comment, a-t-on dit, Jésus aurait-il prononcé, en présence de tels auditeurs, des paroles dont il avait la certitude qu’elles ne seraient pas comprises ?

Ebrard répond :

Il s’agissait d’enfoncer dans ces cœurs durs un aiguillon qui provoquât en eux la réflexion ; de là ces paroles énigmatiques qui, par leur étrangeté même, devaient rester fixées dans la mémoire. Etouffées en apparence, elles pourront revivre et mûrir quand retentira la prédication apostolique de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ.
54 Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour.

Jésus confirme, par une déclaration positive, la pensée qu’il a exprimée négativement au verset précédent. Comme il est lui-même la vie, celui qui mange sa chair et boit son sang, et s’approprie ainsi sa personne, tout son être, par une communion intime et vivante avec lui, a, dès ce moment, une vie impérissable, la vie éternelle.

Sans doute, la même grâce est promise à la foi (verset 67) ; mais il est évident que cette communion vivante et progressive avec lui est plus que la simple foi en lui.

C’est ce que l’apôtre Paul appelle « être revêtu de Christ » (Galates 3.27), ou encore « être une même plante avec lui » (Romains 6.5), c’est ce qui lui permettait de dire : « Christ est ma vie » (Philippiens 1.21).

Rien de plus naturel, dès lors, que la glorieuse conséquence affirmée ici par Jésus-Christ : Je le ressusciterai au dernier jour. Cette résurrection est virtuellement donnée avec la vie divine que le croyant a puisée en Christ, qui achèvera son œuvre en lui, en le ressuscitant et en le glorifiant (Romains 8.10-11).

Comme Jésus lui-même est ressuscité parce qu’il avait la vie en lui-même (5.26), ainsi il ressuscitera ceux qui ont la vie en eux-mêmes.
— De Wette
55 Car ma chair est une vraie nourriture, et mon sang est un vrai breuvage.

Une nourriture et un breuvage qui renferment la vie et la communiquent. C’est par là qu’ils sont vrais.

Par ces mots, Jésus confirme et prouve la négation et l’affirmation des versets précédents.

Le texte reçu, avec Codex Sinaiticus, D, versions, porte : véritablement une nourriture, véritablement un breuvage. L’idée est la même.

56 Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui.

Ces paroles profondes (versets 56, 57) expliquent comment manger la chair de Jésus et boire son sang procure la vie (verset 55).

En effet, le croyant qui se nourrit ainsi demeure en Christ et Christ en lui ; il vit avec Christ dans une communion habituelle et permanente. Christ est le centre de sa vie, dominant ses pensées, ses affections, sa volonté, tous les motifs de sa conduite.

Cette manière d’exprimer une vraie communion avec Jésus est particulière aux écrits de notre évangéliste (Jean 15.4 et suivants ; Jean 17.23 ; 1 Jean 3.24 ; Jean 4.13-16).

57 Comme le Père qui est vivant m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, ainsi celui qui me mange, vivra lui aussi par moi.

La source souveraine de la vie (grec), le Père vivant, communique incessamment la vie au Fils, qui vit par le Père, qui trouve dans le Père le principe de sa vie et de tout son être, et, du Fils, cette vie se répand sur quiconque est en communion avec lui.

Le croyant, lui aussi, en se nourrissant de Jésus, trouve en lui la même source et garantie de vie que celle que Jésus trouve lui-même dans sa relation avec le Père.
— Godet

Les mots : qui m’a envoyé, rappellent la mission du Fils, qui est de répandre ainsi la vie au sein de notre humanité.

Jusqu’ici Jésus avait dit : « manger ma chair et boire mon sang ; » voici maintenant un terme plus direct encore : Celui qui me mange, exprimant, d’une part, l’union du croyant avec la personne entière du Sauveur et affirmant, d’autre part, une communion habituelle et permanente avec lui (Verbe au présent).

58 C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas comme de vos pères qui ont mangé la manne, et qui sont morts : celui qui mange ce pain vivra éternellement.

Grec : Non comme les pères mangèrent et moururent, celui qui mangera…

Jésus, en revenant à la première image qu’il a employée, celle du pain, résume et conclut tout ce discours (versets 49-51).

Depuis l’époque des Pères de l’Église jusqu’à nos jours, on a souvent agité la question de savoir si, dans la dernière partie de ce discours, Jésus avait eu en vue la sainte cène.

À l’époque de la réformation, cette question a été vivement débattue entre catholiques et protestants, d’une part, et entre réformés et luthériens d’autre part. Il faut faire ici une distinction : si l’on entend par la cène le rite cérémoniel de la communion, que Jésus institua plus tard, on devra répondre : Non, Jésus ne parle certainement pas de cet acte symbolique.

D’abord, c’eût été une anticipation sans exemple dans ses instructions ; ensuite, jamais aucune Église chrétienne n’a professé l’absolue nécessité de la cène pour avoir la vie dans le Sauveur, et c’est là ce qu’enseignerait expressément Jésus, en disant : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n’avez point la vie ».

Enfin on ne retrouve point, dans ce discours les termes mêmes qu’employa plus tard le Sauveur en instituant la cène. Mais si de l’acte cérémoniel et visible, on s’élève à ce qui est l’idée, l’essence de la cène, oui, on la retrouve tout entière dans ce discours.

Dans les paroles qu’il prononça à Capernaüm, comme dans le sacrement qu’il institua plus tard à Jérusalem, Jésus ne révèle pas autre chose que la nécessité d’entrer et de rester dans une communion vivante avec lui.

Nous avons du faire la même observation sur le rapport de l’entretien de Jésus avec Nicodème et du baptême que Jésus ordonna à ses disciples de pratiquer (Jean 3.5, note).

On peut même avec Stier et Luthardt, dire que notre évangéliste, nous ayant conservé l’entretien avec Nicodème et le discours de Capernaüm, n’a pas jugé nécessaire de raconter l’institution du baptême et de la cène ; les symboles visibles importaient peu à l’auteur de « l’Évangile de l’esprit », il lui suffisait d’avoir rapporté des discours du Sauveur qui en révèlent l’essence la plus intime.

De même encore il pouvait omettre la lutte de Gethsémané, après nous avoir fait connaître une scène analogue (Jean 12.20 et suivants).

59 Il dit ces choses, enseignant dans la synagogue, à Capernaüm.

En faisant cette remarque, l’évangéliste ne paraît avoir d’autre but que d’indiquer au lecteur le lieu des discussions qui précèdent.

Dans la synagogue de Capernaüm, ces discours eurent une grande solennité ; et comme la ville était populeuse, Jésus eut sans doute un nombreux auditoire.

Maintenant l’évangéliste va raconter les effets divers du discours qui précède.

60 Plusieurs donc de ses disciples, l’ayant entendu, dirent : Cette parole est dure ; qui peut l’écouter ?
60 à 71 La crise de la foi parmi les disciples

Jusqu’ici, Jésus avait discuté avec les Juifs, plus ou moins opposés à son enseignement (verset 41). Maintenant il a quitté la synagogue, suivi de ses disciples, et ce sont plusieurs de ceux-ci qui entrent en scène. Une crise de la foi se produit parmi eux.

Par ces disciples, il ne faut pas entendre les apôtres (verset 67), mais ceux qui, en grand nombre, le suivaient de lieu en lieu pour écouter sa parole et être témoins de ses œuvres. Nous savons, par Luc, qu’un jour Jésus put choisir soixante-dix d’entre eux pour les envoyer en mission (Luc 10.1).

Pour plusieurs, la fin du discours qui précède paraît avoir dépassé la mesure de leur intelligence et de leur force.

Leur observation : Cette parole est dure, ne signifie pas seulement qu’elle leur paraît difficile à comprendre, mais plutôt impossible à accepter : qui peut l’écouter et la mettre en pratique ?

Il ne faudrait pas en conclure cependant que ces disciples avaient pris les dernières paroles de Jésus dans un sens aussi littéral et matériel que les Juifs ; mais ils trouvaient une pierre d’achoppement dans la pensée que leur Maître dût souffrir et mourir pour la vie du monde (verset 51) et qu’eux-mêmes dussent s’approprier les fruits de sa mort par une communion mystérieuse avec lui. Cela les scandalisait (verset 61).

Cette perspective fut toujours une cause de scandale pour les Juifs (Jean 12.33-34 ; 1 Corinthiens 1.23 ; Galates 5.11), et même pour les apôtres, avant qu’ils eussent reçu l’Esprit divin (Matthieu 16.21-23). Il n’en est pas autrement de nos jours pour bien des personnes.

61 Mais Jésus connaissant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, leur dit : Ceci vous scandalise ?

Jésus connut en lui-même les secrets murmures des disciples (comparez Jean 2.24-25) ; il vit aussitôt qu’ils avaient pour cause une défaillance de leur foi : Ceci vous scandalise ? c’est là, pour vous, une occasion de chute et de défection ? (verset 66).

62 Et si vous voyez le Fils de l’homme monter où il était auparavant ?

Et si (grec si donc) vous voyez… La phrase demeure suspendue.

Il faut sous-entendre : Que sera ce ? ou : que direz-vous alors ? Jésus renvoie donc ses auditeurs scandalisés de ses déclarations précédentes (versets 52-58), au temps où il sera retourné dans la gloire qu’il possédait avant son incarnation (Jean 17.5).

Cette parole est assez claire en elle-même ; mais dans quel sens est-elle appliquée à ceux qui l’écoutent ?

Jésus veut-il dire qu’alors ils se scandaliseront bien davantage, ou qu’alors ils cesseront de se scandaliser ? Telle est la question qui divise les interprètes.

Les uns, considérant que Jésus ne peut remonter au ciel qu’en passant par une humiliation profonde et par la mort dont il vient de parler (verset 51), pensent qu’il veut dire à ses auditeurs : Là vous trouverez de bien plus fortes raisons de vous scandaliser. Et l’on ne peut nier que le si donc soit favorable à cette interprétation (Ainsi Lücke, Olshausen, de Wette, Meyer, Weiss).

D’autres, s’attachant exclusivement à l’idée de l’ascension et de la glorification de Christ, ici annoncée, estiment qu’il ouvre aux yeux de ses auditeurs la perspective d’un temps où il leur sera plus facile de comprendre le sens spirituel de ses paroles, de croire en lui, en un mot, de ne plus se scandaliser (Ainsi Calvin, Stier, Ebrard, Luthardt, Godet, Keil, Holtzmann).

Ces derniers commentateurs ont pour eux la raison que l’achèvement de l’œuvre de Christ et son retour dans la gloire auront, en effet, cet heureux résultat pour un grand nombre des disciples de Jésus qui, jusqu’alors n’avaient pas cru en lui.

Mais en sera-t-il de même pour les hommes qui dans la situation présente, ne trouvaient dans les paroles de Jésus qu’une occasion de scandale et de chute ? Leur sera-t-il plus facile de comprendre et d’embrasser la personne de Christ dans sa spiritualité, quand il sera séparé d’eux et qu’ils devront marcher par la foi et non par la vue ? Jésus pouvait-il donner cet encouragement, cette promesse, à des auditeurs qui ont vu ses miracles, entendu ses paroles, et qui, malgré tout cela, vont l’abandonner (verset 66) ?

Nous avons peine à le croire. Et ne pouvant admettre en plein ni la première interprétation, ni la seconde, nous laissons la conclusion en suspens, comme l’a fait Jésus. En n’achevant pas sa phrase et en s’exprimant de cette manière énigmatique, il donnait un sérieux avertissement à ses auditeurs.

63 C’est l’Esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien : les paroles que je vous ai dites sont Esprit et vie.

Ce verset aussi a été l’objet d’interprétations diverses. Jésus parle à des auditeurs qui se scandalisent de son discours (versets 52-58). Il voudrait dissiper leurs préjugés ; il énonce, à cet effet, trois propositions :

  1. C’est l’Esprit qui vivifie, le Saint-Esprit de Dieu, dont Jésus était rempli sans mesure (Jean 3.34) et qui, par sa parole, régénère les âmes et communique la vie (Jean 3.5, Romains 8.2 ; 1 Corinthiens 2.4).
  2. Les paroles que je vous ai dites il y a un instant (versets 52-58) sont Esprit et vie (grec sont Esprit et sont vie ; cette double affirmation acquiert une grande énergie par la répétition du verbe), elles portent avec elles l’Esprit divin et communiquent la vie. Mais, pour cela, il faut que l’âme soit ouverte à la lumière et à la puissance vivifiante de l’Esprit, car sans lui
  3. La chair ne sert de rien. Même la chair de Christ, qu’il devait donner pour la vie du monde (verset 51), toute sa personne et toute son œuvre, qu’il s’agit de s’approprier par la foi (versets 53, 54), ne peut vivifier que par l’Esprit, qui seul fait comprendre l’incarnation et le sacrifice de Jésus-Christ et notre union avec lui (Jean 16.14).

À ceux qui s’arrêtent à l’extérieur et ne connaissent Christ que selon la chair (2 Corinthiens 5.16), Christ lui-même ne sert de rien.

On sait le rôle que cette parole joua dans les controverses sur la cène et en particulier dans la discussion de Luther et de Zwingle à Marbourg.

Zwingle répétait souvent les mots : La chair ne sert de rien, et Luther répondait : Jésus ne dit pas : ma chair, mais la chair, et il entend par chair la disposition charnelle du cœur corrompu de l’homme qui le porte à prendre les paroles de Christ dans un sens grossièrement littéral (2 Corinthiens 3.6). Zwingle, dans sa conception de la cène, méconnaissait le sens profond des paroles de Jésus (versets 53-57) ; Luther, de son côté, en prenant le mot chair dans un sens tout différent de celui qu’il a dans les versets précédents, méconnaissait l’évidence du contexte.

64 Mais il y en a quelques-uns d’entre vous qui ne croient point. Car Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et qui était celui qui le livrerait.

Puisque les paroles que je vous dis sont esprit et vie, ce n’est pas en elles qu’est la raison du scandale qu’elles vous causent, mais cette raison est dans votre incrédulité. Jésus adoucit cette accusation, en réduisant à quelques-uns le nombre de ceux qui refusaient de croire en lui, de le recevoir tel qu’il venait de se présenter à eux dans ce discours. Et pourtant, voir verset 66.

Par cette observation, l’évangéliste explique (car) la déclaration qui précède ; il nous avertit que Jésus ne fut pas surpris par cette crise que subit la foi de ses disciples, qu’il s’y attendait, que, d’avance, il l’avait aperçue dans leurs cœurs (comparer Jean 2.24).

Bien plus, il savait dès le commencement qui sont ceux qui ne croient pas et qui est celui qui le livrera. En grec, ces verbes sont au présent, sauf le dernier, qui est au futur.

Que signifie le mot : dès le commencement ?

La plupart des interprètes entendent par là le temps où Jésus entra dans son ministère et commença à rassembler des disciples (comme Jean 15.27 ; Jean 16.4), mais ce sens ne saurait s’appliquer à ses auditeurs galiléens qui, maintenant, ne croient pas.

Jésus ne les connaissait pas encore à cette époque. Il serait donc plus vrai de dire, avec de Wette, Tholuck, Luthardt, Keil, que cette expression désigne le moment où chaque disciple fut mis en contact avec Jésus et s’attacha à lui ; dès lors, Jésus le pénétra tout entier.

Mais ne peut-on pas, en tenant compte des verbes au présent, penser, avec Lange et Weiss, que cette parole signifie : « Dès que les premiers germes de l’incrédulité naissaient dans le cœur d’un disciple, dès ce moment déjà Jésus le connaissait jusqu’au fond ? »

Dans ce cas, l’observation de l’évangéliste, concernant Judas, ne se rapporterait pas au moment où Jésus l’admit au nombre des douze, mais au temps où l’avarice et l’hypocrisie de ce disciple prirent racine ans son cœur (comparer verset 70, note, et Jean 13.11).

Si l’on interprète ainsi la remarque de l’évangéliste, on ne se heurte pas à cette pensée inacceptable que Jésus aurait appelé Judas à l’apostolat en sachant qu’il l’engageait dans une voie au terme de laquelle se trouvaient son crime et sa ruine ! Au reste, il faut bien avouer qu’il y a dans la destinée de Judas un mystère insondable (voir Jean 12.4 ; Jean 17.12).

65 Et il disait : C’est à cause de cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, à moins que cela ne lui soit donné par le Père.

Voir versets 37, 44, notes.

Ce mot à cause de cela se rapporte à la déclaration de Jésus, verset 64 « Quelques-uns de vous ne croient pas ». C’est à cause de cela, pour les rendre attentifs à ce fait, que Jésus leur a tenu le langage dont il les fait se souvenir maintenant.

Il en est qui ne croient point, parce que, tout en suivant Jésus pour entendre sa parole, ils n’ont point ouvert leur cœur à l’action de la grâce divine qui seule rend la foi possible.

66 Dès ce moment, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et ils ne marchaient plus avec lui.

L’expression grecque que nous rendons par dès ce moment peut signifier également à cause de cela, c’est-à-dire à cause de ce discours (versets 51-65) qui heurtait toutes les fausses espérances messianiques et tous les préjugés charnels de ces disciples.

Plusieurs d’entre eux, les mêmes qui venaient de murmurer contre la parole de Jésus, se retirèrent (grec s’en allèrent en arrière) et cessèrent tout à fait de le suivre.

Ce verbe à l’imparfait : ils ne marchaient plus avec lui, peint le changement que cette rupture amena dans leur existence : au lieu d’accompagner Jésus dans ses voyages et de partager sa vie errante, ils reprirent leurs occupations sédentaires.

67 Jésus dit donc aux douze : Voulez-vous, tous aussi, vous en aller ?

L’abandon d’un grand nombre de ses disciples causa au Sauveur une profonde tristesse ; mais il savait aussi qu’une épuration devait se faire parmi ceux qui s’étaient attachés à lui, et il tenait moins au nombre qu’à la foi sincère et au dévouement absolu de ceux qui devaient le suivre dans ses humiliations.

C’est pourquoi il pose, même aux douze apôtres qu’il avait choisis, cette sérieuse et solennelle question : Voulez-vous, vous aussi, vous en aller ?

Jésus veut les éprouver et provoquer en eux une pleine décision, car il réclame un peuple de franche volonté. Il les connaissait assez pour savoir que tous, sauf Judas (verset 70), lui resteraient fidèles, et leur réponse ne faisait pour lui l’objet d’aucun doute, mais il voulait l’entendre de leur bouche, car la belle profession de Pierre devait contribuer à l’affermissement de leur foi.

68 Simon Pierre lui répondit : Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle ;

Ces paroles sont un cri de l’âme, Pierre les prononce avec une pleine persuasion, un saint enthousiasme, un ardent amour pour son Maître.

Chaque mot, examiné de près, produit cette impression. Et d’abord, cette exclamation douloureuse, à la simple pensée de quitter Jésus : À qui irons-nous ? L’avenir, sans Jésus, paraît affreux à son disciple.

Ensuite, Pierre a déjà fait l’expérience que les paroles de son Maître sont des paroles de vie éternelle, qui renferment et qui communiquent à l’âme la vie impérissable du ciel.

Il confirme la déclaration de Jésus qu’il venait d’entendre : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » (verset 63). Cette affirmation de la vérité objective des paroles de Jésus est faite avec une certitude intime fondée sur une expérience personnelle : Nous, quoi que d’autres puissent penser ou faire, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu.

Les deux verbes au parfait indiquent un fait accompli et permanent.

Il faut remarquer encore l’ordre de ces mots : c’est en croyant que les disciples sont arrivés à connaître, telle est la voie divine de l’expérience, nul ne connaît Jésus, si ce n’est par la foi qui est la confiance du cœur (comparer Jean 8.32 ; 1 Jean 4.16).

Selon le texte reçu, Pierre aurait dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Ces mots, empruntés à Matthieu 16.16, ont été introduits ici dans l’intention bénévole de mettre en harmonie les deux récits.

Selon le vrai texte (Codex Sinaiticus, B, C, D), ces titres du Sauveur sont tous résumés dans celui-ci : le Saint de Dieu, « Celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde » (Jean 10.36), l’ayant « marqué de son sceau » (verset 27, comparez 1 Jean 2.20 ; Marc 1.24 ; Luc 5.8).

Il est probable que cette confession de Pierre est la même que celle qui eut lieu, d’après les synoptiques, à Césarée de Philippe (Matthieu 16.13 suivants ; Marc 8.27 et suivants ; Luc 9.18 et suivants).

Un intervalle de quelques semaines sépare donc cette scène finale du discours prononcé à Capernaüm. Pendant ce temps se produisirent les défections mentionnées au verset 66 (comparer Luc 9.23 et suivants, verset 43 et suivants).

69 et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. 70 Jésus leur répondit : N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze ? Et l’un de vous est un démon !

Telle est la réponse de Jésus à la belle confession de Pierre ! Elle forme avec cette confession un contraste tragique.

N’est-ce pas moi, celui que vous venez de confesser comme le Saint de Dieu, qui vous ai choisis, vous les douze, pour la haute vocation de l’apostolat ? Et l’un de vous est un démon (grec un diable) !

Cette épithète terrible désigne un être qui s’est placé sous la domination du diable, et qui est devenu une incarnation de l’esprit des ténèbres (Jean 13.2-27 ; 1 Jean 3.8-10).

Ce terme est plus sévère que celui de Satan, adversaire (Matthieu 16.23 ; comparez Jean 8.44).

Avec quelle douleur profonde Jésus dut prononcer ces paroles ! Jésus ne dit pas était un démon, quand je vous ai choisis, mais est un démon, il l’est devenu (comparer verset 64, 2e note).

71 Or il parlait de Judas Iscariot, fils de Simon ; car c’était lui qui devait le livrer, lui, l’un des douze.

Jean ne veut pas que les lecteurs aient le moindre doute sur le disciple désigné par Jésus ; et, partageant la douleur de son maître il le nomme expressément : Judas, fils de Simon, Iscariot (comparer Matthieu 10.4, note).

Il ne peut même s’empêcher de faire ressortir, à son tour, ce terrible contraste : Il devait le livrer, lui, l’un des douze !

L’évangéliste ne fut frappé de ce contraste que plus tard, car, au moment de la déclaration de Jésus, aucun des disciples ne savait duquel d’entre eux il avait parlé, et ils l’ignorèrent jusqu’au moment où Judas consomma sa trahison (Jean 13.21-22 ; Jean 13.28-29).

L’incertitude où Jésus les laissait renfermait un redoutable avertissement pour tous.