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Genèse 3
Bible Annotée (interlinéaire)

1 Or le serpent était le plus fin des animaux des champs que l’Éternel Dieu avait faits. Et il dit à la femme : Est-ce que Dieu aurait dit : Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin ?
1-7. La faute

Le serpent. L’auteur ne se représente évidemment pas un individu particulier, mais toute l’espèce de serpents dont il s’agit concentrée, dans cet unique individu qui en est le père. Voir versets 14 et 15.

Le plus fin. L’adjectif hébreu que nous traduisons ainsi est opposé plusieurs fois dans les Proverbes à ce terme : l’insensé, si fréquemment employé dans ce livre. Il désigne l’habileté à trouver des expédients. Le mot avisé serait peut-être celui qui conviendrait le mieux s’il ne s’agissait pas d’un animal. La circonspection du serpent est devenue proverbiale (Matthieu 10.16). Cette qualité naturelle le rendait plus qu’aucun autre animal apte à servir d’instrument à l’ennemi de l’homme.

Que l’Éternel Dieu avait faits. Ce n’est donc pas un être mauvais en soi, puisqu’il était l’un de ceux que Dieu avait faits et déclarés bons. Si donc il a joué un rôle dans la chute, ce n’est pas comme auteur, mais comme agent.

Il dit ; non pas en lui donnant l’exemple de manger de ce fruit ; l’auteur attribue à cet animal la faculté de parler sous l’inspiration du principe invisible qui se sert de lui.

À la femme, comme à l’être le plus faible, non sous le rapport physique, mais au point de vue moral, grâce à la prépondérance de l’imagination et de la sensibilité sur les autres facultés ; puis peut-être parce que, l’ordre ayant été donné avant la création de la femme, elle n’avait pu l’apprendre que par Adam et n’en avait pas reçu une impression aussi profonde que celui-ci.

Est-ce que Dieu aurait dit ? Le serpent ne nie pas ; il interroge seulement. Son but n’est pas, comme on l’a dit souvent, de susciter chez la femme le doute à l’égard de la réalité de la défense ; ce qu’il veut, c’est d’ébranler, par la conviction même de la réalité de cette défense, sa confiance en la bonté et en la justice de celui qui a eu la dureté de la faire. C’est pourquoi aussi il exagère la portée de la défense en l’étendant à tous les arbres.

2 Et la femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin ;

La défiance envers celui qui l’interrogeait aurait pu naître chez la femme du fait qu’elle n’avait vu encore aucun animal posséder le don de la parole ; et plus encore du fait que l’être qui lui parlait cherchait à éveiller dans son cœur un sentiment contraire à celui qu’elle devait à son bienfaiteur divin. Elle n’a pas pris garde à tout cela.

3 mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas, de peur que vous ne mouriez.

Elle rétablit la vérité des faits, tout en ajoutant à la défense les mots : Vous n’y toucherez pas, qui venaient peut-être de la bouche d’Adam. Mais en entrant ainsi en communication avec le serpent, elle donne déjà quelque accès à la séduction qu’il veut exercer sur elle.

4 Et le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez nullement ;

Vous ne mourrez nullement. L’ennemi s’enhardit ; il passe de l’interrogation à la négation ouverte.

5 mais Dieu sait qu’au jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal.

Non seulement il accuse Dieu de mensonge, mais il lui refuse même l’amour : c’est par jalousie et pour n’avoir pas d’égaux que Dieu veut les priver de ce fruit. Il y a dans cette parole, comme dans celle de tout séducteur habile, un mélange de vrai et de faux ; elle fait miroiter aux yeux de la femme un état divin qui est réellement destiné à l’humanité et qui répond par conséquent à une aspiration naturelle et profonde ; mais elle lui montre pour arriver à cet état le chemin de la désobéissance, qui la conduira au résultat opposé.

Remarquons que le tentateur, en parlant comme il le fait ici, refuse à Dieu les deux traits essentiels du caractère divin, la vérité et la bonté, pour se les attribuer à lui-même.

L’obscurcissement de la conscience qui se produit chez Ève à la suite de cette déclaration qu’elle accueille, se perpétuera dans cette idée païenne, si fréquemment énoncée chez les classiques : Toute divinité est jalouse.

Il faut remarquer aussi que cette parole du serpent fait consister l’état divin dans la connaissance, non dans la sainteté ; c’est là l’erreur de la fausse sagesse ; la connaissance ne conduit pas nécessairement à la sainteté, mais la sainteté conduit à la connaissance.

6 Et la femme vit que l’arbre était bon à manger et qu’il était agréable aux yeux et que l’arbre était désirable pour devenir intelligent ; et elle prit de son fruit et en mangea, et elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea.

Le récit ne mentionne pas le fait intérieur par lequel la femme a acquiescé à l’invitation du serpent, et qui a été la cause réelle de la chute : c’est l’affaiblissement de sa foi en la bonté de Dieu. Par là la porte de son cœur a été ouverte à la séduction.

Cette séduction s’opère par le moyen de trois convoitises qui s’allument à mesure que s’éteint la confiance en Dieu :

  • la convoitise de la chair, le fruit était : bon à manger
  • celle des yeux : agréable à voir
  • et celle de l’orgueil : devenir intelligent

Comparez 1 Jean 2.15-16.

Et en mangea. Et pourtant elle ne mourut point. Ce fut sans doute avec cette bonne nouvelle qu’elle porta du fruit à son mari.

Qui était avec elle. Est-ce à dire qu’il ait été présent à la scène précédente ? Mais eût-il pu dans ce cas ne prendre aucune part à l’entretien ? Et au verset 17 Dieu ne lui reprocherait-il pas d’avoir laissé Ève commettre la faute ? Il faut donc prendre ces mots dans le même sens qu’au verset 12 : la femme que tu as mise auprès de moi, littéralement avec moi.

Et il en mangea. Par cet acte d’Adam, la chute de la race, qui n’était que commencée, est consommée. Que serait-il arrivé s’il eût refusé ? Peut-être aurait-il été appelé à être le sauveur de sa femme. Comparez Éphésiens 5.25.

Cette violation flagrante du commandement divin n’a pas seulement été une faute qui a attiré la condamnation sur l’homme ; il en est résulté une disposition permanente dans la race entière à subordonner la conscience au penchant, à préférer la recherche de la jouissance à l’accomplissement du devoir ; une pente naturelle à mettre sa propre volonté à la place de celle de Dieu.

7 Et les yeux de tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; et ils cousirent des feuilles, de figuier et se firent des ceintures.

Et les yeux de tous deux s’ouvrirent. La promesse du serpent (verset 5) se réalise, mais dans le sens perfidement ironique qu’y avait mis le tentateur : ils voient plus clair, mais pour constater leur misère.

Ils connurent qu’ils étaient nus. Le sentiment de la honte a été le premier effet de la chute. Jusqu’alors unie à Dieu, l’âme de l’homme dominait le corps, qui était complètement son serviteur. Dès le moment où elle a cédé au penchant et où elle s’est séparée de Dieu, le corps prend la place prépondérante ; l’attention de l’âme se fixe sur lui ; elle rougit d’être l’esclave de celui sur lequel elle aurait dû régner.

Semblables à des enfants, Adam et Ève n’avaient point porté jusqu’alors leur attention sur la différence des sexes ; au moment où ils s’en rendent compte, ils se sentent pressés de la voiler et emploient, pour cela le moyen que leur offre leur entourage.

Des feuilles de figuier. Il n’est pas nécessaire de penser au figuier d’Inde (musa paradisiaca), dont les feuilles sont très grandes ; les feuilles du figuier ordinaire pouvaient être employées.

8 Et ils entendirent le bruit de l’Éternel Dieu passant dans le jardin au vent du jour. Et l’homme et sa femme se cachèrent de devant l’Éternel Dieu parmi les arbres du jardin.
8-19. Le jugement

Le plus terrible châtiment pour Adam eût été l’abandon de Dieu ; l’acte de jugement qui va suivre, soit en ce qui concerne l’homme, soit en ce qui se rapporte à Satan, est envers l’homme un premier acte de miséricorde autant que de justice.

8-13. L’enquête

Ils entendirent le bruit. Le terme hébreu ne signifie pas, comme on traduit quelquefois : la voix de l’Éternel appelant Adam ; il désigne le bruit de son passage dans le jardin. Pour l’expression, comparez 1 Rois 14.6, et pour le fait lui-même 2 Samuel 5.24 et 1 Rois 19.12.

Au vent du jour : à la brise du soir, au moment où l’on sort en Orient.

Cette visite de l’Éternel, qui jusqu’alors avait été pour eux une source de joie, devient maintenant un sujet d’effroi.

9 Et l’Éternel Dieu appela l’homme et lui dit : Où es-tu ? 10 Et il dit : Je t’ai entendu dans le jardin et j’ai craint, car je suis nu ; et je me suis caché.

J’ai craint, car je suis nu. Cette parole, tout en étant un mensonge, renferme pourtant une demi-vérité ; le sentiment de pudeur qu’elle exprime était réel, mais n’était pas la vraie cause de la crainte d’Adam. C’est ce que Dieu lui fait sentir par la question suivante.

11 Et il dit : Qui t’a montré que tu es nu ? As-tu mangé de l’arbre dont je t’avais dit de ne pas manger ?

L’homme se refusant à répondre franchement, Dieu lui-même le met sur la voie de la vérité. En face de la question précise, Adam ne peut plus échapper ; l’aveu est inévitable. Dieu s’adresse d’abord à l’homme comme à l’être responsable.

12 Et l’homme dit : C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé.

Tout en avouant, Adam renvoie la faute à sa femme, et, même à Dieu (que tu as mise auprès de moi), comme si le j’ai mangé était la conséquence nécessaire du elle m’a donné.

Que tu as mise auprès de moi ; littéralement que tu as donnée avec moi. Comparez verset 6.

13 Et l’Éternel Dieu dit à la femme : Qu’est-ce que tu as fait ? Et la femme répondit : Le serpent m’a trompée et j’en ai mangé.

Dieu se tourne alors vers la femme, qui fait le même aveu que son mari, mais en rejetant, elle aussi, la faute sur autrui.

M’a trompée. C’était vrai, et ce fait, sans excuser sa faute, était pourtant ce qui rendait le pardon possible. Les démons trompent, mais ne sont pas trompés ; c’est pourquoi leur péché subsiste.

J’en ai mangé : tragique refrain.

Ainsi du péché sont provenus immédiatement la honte, la peur de Dieu et le mensonge. Mais ce ne sont encore là que les avant-coureurs de la punition proprement dite.

14 Et l’Éternel Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit d’entre toutes les bêtes et d’entre tous les animaux des champs ; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie.
14-15. Sentence du serpent

Arrivé au serpent, première cause du mal l’Éternel n’interroge plus, il juge, et dans les trois sentences qu’il prononce, il suit l’ordre inverse de celui d’après lequel il avait interrogé.

Si Dieu, au lieu de parler à l’homme du serpent, s’adresse au serpent lui-même, qui n’est pourtant qu’un animal dénué de responsabilité, c’est qu’il a en vue l’être intelligent et responsable qui agissait par cet instrument. Adam ne connaissant cet esprit mauvais que sous la forme visible du serpent, Dieu ne pouvait lui parler de cet être qu’en adaptant autant que possible ses expressions à son instrument actuel.

Par ce langage de nature pédagogique, Dieu faisait entrevoir à l’homme la lutte sérieuse contre le mal, à laquelle il était désormais appelé, sans pourtant lui révéler encore l’existence du règne des ténèbres dont la connaissance eût écrasé sa faiblesse. Il devait donc lui présenter la vérité comme à travers un voile. C’est pourquoi la malédiction suivante peut, par certains traits, s’appliquer au serpent, mais en réalité elle s’adresse toute entière à l’invisible ennemi de l’homme ; c’est ce qui ressort surtout du verset 15.

La sentence suivante a-t-elle opéré un changement dans la constitution physique du serpent ? On pourrait demander dans ce cas comment un être qui, par sa nature, ne peut être responsable, a pu encourir une telle punition. La réponse ne serait pas difficile : Dieu ordonne dans la loi de détruire un animal qui a blessé mortellement un homme (Genèse 9.5 ; Exode 21.28-29), évidemment dans le but de donner aux Israélites le sentiment profond du prix de la vie humaine ; pour les dégoûter des vices qui souillaient les Cananéens, Dieu leur ordonne de détruire avec ces peuples tout leur bétail ; Jésus maudit le figuier stérile pour faire voir combien sont odieuses aux yeux de Dieu les apparences de la vie dépourvues de la vie elle-même. Un ancien docteur a répondu à la question posée plus haut en disant : Un père ne brise-t-il pas avec horreur le poignard qui a servi à tuer son fils ?

Mais il n’est pas indispensable de donner ce sens aux paroles qui vont suivre. Dieu peut employer ici certains traits particulièrement repoussants, empruntés au genre de vie du serpent, pour en faire l’emblème de la chute profonde et de la dégradation croissante à laquelle est désormais condamné l’être invisible auquel s’appliquent en réalité ces paroles. Si l’on voulait insister sur un changement physique qui se serait opéré dans le serpent lui-même, il ne resterait qu’à rappeler ce fait, qu’il existe des serpents présentant les rudiments d’organes de locomotion aujourd’hui atrophiés. Mais il nous paraît bien peu sûr de donner une telle portée à la malédiction divine.

Verset 14

Parce que tu as fait… . Cette parole s’adresse à la fois à l’auteur et à l’agent, mais en réalité au premier.

Maudit d’entre toutes les bêtes. L’expression hébraïque ne signifie pas : maudit par elles ou avec elles ; le sens est : Entre elles toutes tu es le maudit.

D’autres animaux malfaisants font peur à l’homme, le serpent lui cause le frisson : avec son regard fixe, sa langue vibrante, ses dents venimeuses, son sifflement sinistre, son allure rampante, ses mouvements imprévus, le serpent est et reste pour l’homme comme la manifestation d’un principe malfaisant et redoutable. L’être libre et intelligent dans lequel se personnifie le principe du mal est de même, entre tous les êtres qui forment l’univers intelligent, le vrai maudit.

Tu marcheras sur ton ventre, tu mangeras la poussière. Cette conformation et ce genre de vie du serpent deviennent dès ce moment pour l’homme le symbole de la bassesse du tentateur. Manger la poussière est considéré comme un signe d’abjection (Michée 7.17 ; Psaumes 72.9).

15 Et je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité ; cette postérité te meurtrira à la tête, et toi tu la meurtriras au talon.

Je mettrai inimitié. Ici la sentence passe du genre de vie du tentateur à sa relation future avec l’homme. L’homme s’était associé avec lui pour faire la guerre à Dieu ; maintenant Dieu ne les sépare pas seulement, il les oppose l’un à l’autre et allume entre eux une guerre à outrance. C’est bien ici qu’on est forcé de s’élever du serpent envisagé comme animal à celui que le Nouveau Testament appelle le dragon ancien, le diable.

Pour le serpent, ce qui a été dit au verset 14 aurait pleinement suffi ; la lutte que l’homme peut avoir à soutenir dans certains cas avec un serpent est un fait trop peu important dans l’histoire de l’humanité pour qu’il mérite une mention aussi expresse et développée, et puis la lutte de l’homme avec les serpents n’a rien qui diffère essentiellement de celle qu’il soutient avec tous les animaux féroces ; il s’agit nécessairement ici de quelque chose de plus grave.

Il est à remarquer que c’est de Dieu que provient cette hostilité (je mettrai), car c’est de lui que part chez l’homme toute réaction contre le mal.

Entre toi et la femme. La femme s’était la première coalisée avec le serpent ; c’est d’elle que sortira la postérité qui aura la tâche de lutter contre lui. S’il s’agissait de la chasse que les hommes font aux serpents, pourquoi serait-elle attribuée plus spécialement à la femme ?

Entre ta postérité et sa postérité. Ces mots ne peuvent signifier uniquement : entre les hommes, descendants de la femme, et les serpents envisagés comme descendants de celui qui joue un rôle dans cette histoire. Cette relation hostile n’est qu’un emblème de la guerre spirituelle qu’annonce cette prophétie.

Par la postérité du serpent, on pourrait entendre les anges de ténèbres, agents de Satan. Mais il est plus simple d’appliquer ce terme à ceux d’entre les membres de l’humanité elle-même qui, dans la lutte contre le mal, refuseront de se mettre du côté de Dieu et persisteront à demeurer au service de l’esprit de révolte dont le serpent est l’emblème. Comparez Jean 8.44.

La postérité d’Ève désigne par conséquent l’élite de l’humanité qui, comme elle, s’unira à Dieu pour vaincre le mal. Ces deux postérités sont désormais les deux grands courants qui traverseront toute l’histoire de l’humanité.

Après avoir institué la lutte, Dieu en annonce à mots couverts le mode et l’issue. Les images sont empruntées au genre de lutte ordinaire entre l’homme et le serpent ; le premier cherche à écraser la tête du second ; celui-ci se glisse furtivement par derrière pour blesser l’homme au talon.

Nous ne devons pas nous représenter ces deux actes comme n’ayant lieu qu’une fois, et dans l’ordre où ils sont indiqués ici. Comment, ayant la tête écrasée, le serpent pourrait-il encore blesser l’homme au talon ? C’est ici la description d’une lutte constante et toujours renouvelée. L’homme, associé à Dieu, attaque l’ennemi en face, cherchant ouvertement à vaincre le mal auquel il a déclaré une guerre à mort ; tandis que Satan se glisse par derrière, cherchant furtivement à séduire l’homme et à le faire périr. Comparez Genèse 49.17.

Cette postérité te meurtrira à la tête. Plusieurs interprètes ont traduit le verbe hébreu par aspirer à, viser à. Le sens le plus probable, et qui se justifie par d’autres langues sémitiques, est broyer, écraser. Comme le même verbe se retrouve dans la proposition suivante pour désigner la blessure faite par le serpent, il nous a paru que c’est le mot meurtrir qui rend le mieux l’idée.

Il faut bien remarquer que Dieu ne dit pas, comme on s’y attendrait d’après ce qui précède : Cette postérité meurtrira la tête de ta postérité ; c’est le serpent lui-même qui doit avoir la tête meurtrie ; et de même dans la seconde proposition il ne dit pas : Ta postérité la meurtrira au talon, mais toi, le serpent, tu la meurtriras au talon. C’est là surtout ce qui prouve qu’il ne peut être question ici que de l’ennemi invisible et permanent de l’humanité.

En ne considérant que la teneur des expressions, on pourrait croire que Dieu prédit ici une guerre sans issue ; mais comme ces paroles font partie de la malédiction prononcée sur le serpent, elles doivent nécessairement renfermer l’idée de sa défaite. Et c’est ce qui ressort aussi, si l’on y réfléchit bien, des deux images employées ; car le coup porté à la tête implique la mort certaine dans tous les cas, tandis que la piqûre venimeuse faite au talon met la vie en danger, mais n’a pas toujours la mort pour effet.

Il nous paraît impossible de rapporter directement et uniquement cette parole à Jésus-Christ et à son œuvre ; elle concerne toute la portion de l’humanité qui lutte avec Satan, souvent blessée et vaincue, mais finalement triomphante. Toutefois cette humanité fidèle elle-même n’atteindra ce but glorieux et n’accomplira la tâche qui lui est ici départie que par celui qui mérite seul, dans le sens absolu du mot, le nom de postérité de la femme. La mort de Christ est le moyen par lequel Dieu a accompli définitivement cette promesse faite au moment de la chute. Le mode d’attaque perfide du serpent se retrouve dans les manœuvres astucieuses et dans la noire trahison qui ont conduit Jésus à la croix ; mais c’est précisément par cette mort sanglante qu’a été brisée pour toujours la puissance du prince de ce monde (Jean 12.31 ; Colossiens 2.15 ; 1 Jean 3.8).

Toutes les victoires des fidèles dans l’ancienne alliance ont été des préludes de celle-ci, et toutes celles des fidèles dans la nouvelle alliance n’en sont que le développement. Pour l’application de cette parole aux victoires partielles des fidèles, voir Romains 16.20, et pour son accomplissement final, Apocalypse 20.10.

L’histoire biblique se distingue de toutes les autres en ce qu’elle rattache immédiatement à la première chute la première promesse, afin de ne pas laisser un seul instant l’homme déchu sans secours et de lui apprendre, non pas à reporter sans cesse des regards inutiles vers un passé perdu, mais à regarder en avant et à croire à l’accomplissement d’un salut futur. C’est de cette parole que s’est alimentée l’espérance des peuples jusqu’à la venue de celui qui devait enfin la réaliser parfaitement.

Dans la plupart des mythologies anciennes, le serpent est considéré comme un être mystérieux et surnaturel, tantôt redouté comme incarnation d’un esprit mauvais et hostile à l’homme, tantôt adoré comme un être bienfaisant capable de prédire l’avenir et de guérir les maladies. Il n’est pas impossible que ces conceptions diverses ne proviennent d’un souvenir confus qu’avait laissé le fait de la chute dans la mémoire des peuples qui de plus en plus s’éloignaient de Dieu et de la vérité.

16 À la femme il dit : Je rendrai fort pénible ton travail et ta grossesse ; tu enfanteras des fils avec peine ; ton désir se portera vers ton mari, et il dominera sur toi.
Sentence de la femme

Dieu dénonce à Ève deux châtiments particuliers, outre la punition générale qui lui est, jusqu’à un certain point, commune avec Adam, et qui sera indiquée dans les versets suivants ; ces deux châtiments correspondent à deux traits saillants de la faute commise : Ève a voulu jouir, elle souffrira ; elle a voulu dominer sur son mari, elle lui sera assujettie.

Ton travail et ta grossesse. Le premier de ces termes se rapporte à tout le fardeau de la vie domestique, dont la femme, quoique plus faible, a la plus grande part. La maternité était sans doute sa vocation (Genèse 1.28) ; mais cette tâche, qui aurait été et qui est encore sa suprême joie, deviendra désormais sa suprême souffrance et son suprême péril.

Ton désir se portera vers ton mari. Déjà auparavant la position de la femme était celle de la dépendance (voir Genèse 2.21, note) ; mais il y a plus ici qu’une dépendance de position ; c’est comme un instinct de nature qui porte la femme, malgré tous les mauvais traitements et toutes les duretés dont elle peut être l’objet, à un attachement envers son mari que rien ne peut lasser. Le résultat de la relation ainsi modifiée est exprimé par ces mots : Et il dominera sur toi.

17 Et à Adam il dit : Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre : Tu n’en mangeras pas ! Le sol est maudit à cause de toi. Tu en tireras ta nourriture avec travail tous les jours de ta vie.
17-19. Sentence d’Adam

C’est la première fois que le nom d’Adam est employé sans article et comme nom propre du premier homme ; cela vient sans doute de ce qu’il est pris ici à partie personnellement et en le distinguant d’avec la femme.

Les mots : parce que tu as écouté la voix de ta femme, rappellent l’excuse articulée par Adam (verset 12) et la déclarent non recevable.

L’arbre dont je t’avais dit. Cette circonstance n’avait pas été rappelée dans la sentence précédente ; elle l’est ici parce que c’est Adam qui a entendu la défense de Dieu.

Deux punitions sont infligées à Adam, et par là même indirectement aussi à la femme : le labeur du travail manuel et la mort. Comme dans la sentence précédente, elles correspondent exactement à la faute : Tu as péché en mangeant ce que tu ne devais pas, tu seras puni en étant obligé de te procurer péniblement tes aliments ; tu as désobéi pour devenir comme Dieu, tu deviendras poussière.

Le sol est maudit à cause de toi. Dieu ne maudit pas l’homme lui-même, mais seulement le sol qui le nourrit. Nous ne savons ce que serait devenue la terre si l’homme n’avait pas péché ; elle se fût sans doute transformée par les soins de celui-ci et par la bénédiction du ciel en un vaste et riche paradis. Au lieu de cela, ses productions naturelles sont plutôt un inconvénient qu’un avantage pour l’homme (épines et chardons) ; et quand, privé des fruits du jardin, il aura besoin de nourriture, il devra la tirer lui-même du sol en l’arrosant et le labourant péniblement, et en défendant ses champs contre les ronces et les épines.

18 Et il te produira des épines et des chardons et tu mangeras les plantes des champs.

Tu mangeras les plantes des champs. Il s’agit des légumes et des céréales, pour la production desquels un travail servile sera nécessaire, une fois que la malédiction a été prononcée sur le sol. Comparez Romains 8.19-22.

On a vu dans ce verset une contradiction avec Genèse 1.29, passage d’après lequel l’homme devait naturellement se nourrir de légumes et de céréales aussi bien que de fruits, tandis qu’ici l’usage de ces aliments est présenté comme une punition en remplacement des fruits. Mais la malédiction divine renfermée dans notre verset, en privant l’homme des arbres du paradis, le réduit pour un temps à se nourrir exclusivement de légumes et de céréales (Comparez Genèse 2.5) ; ce qui est pour lui un châtiment.

À la sueur de ton visage. L’obligation du travail n’était pas nouvelle pour l’homme (Genèse 2.15) ; ce qui est nouveau, c’est son caractère fatigant.

Cette aggravation correspond à celle des souffrances de la maternité chez la femme. C’est d’ici que saint Paul a tiré la conséquence formulée 2 Thessaloniciens 3.10.

Jusqu’à ce que tu retournes… Ces mots sont la transition de la première à la seconde punition, la mort.

Parce que c’est d’elle que tu as été tiré. La mort est motivée ici par le principe de dissolution inhérent à un corps tiré de la poussière. Elle n’en est pas moins une punition, car l’homme aurait pu être élevé au-dessus de cette loi naturelle par une transformation qu’aurait subie son corps et qui l’aurait fait entrer, sans avoir connu le déchirement de la mort, dans la sphère de l’incorruptibilité ; c’est ainsi que les croyants qui vivront au retour de Christ seront transmués, sans avoir passé par la dissolution (1 Corinthiens 15.50 et suivants). Au lieu de cela, Dieu le livre à la loi naturelle de la dissolution : il s’est soustrait à la volonté de Dieu par la désobéissance, et par là séparé de lui: il ne lui reste plus qu’à subir la conséquence de la misère inhérente à sa nature.

Le terme de mort ne s’applique ici qu’au corps, en tant que tiré de la poussière, non à l’âme, souffle de Dieu. Ce serait donc exagérer la portée de la sentence que d’y voir la condamnation de l’âme à la mort éternelle c’est encore ici la miséricorde qui châtie ; ses châtiments sont destinés à se transformer en grâces. Si la devise de l’homme innocent était : de vie en vie, la loi qui régit désormais l’homme coupable et la nature qui l’environne, peut se formuler ainsi : par la mort à la vie. Le second Adam lui-même a accepté cette loi (Jean 12.21).

19 Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage jusqu’à ce que tu retournes à la terre, parce que c’est d’elle que tu as été tiré ; car tu es poussière et tu redeviendras poussière. 20 Et l’homme donna à sa femme le nom d’Eve, parce qu’elle a été la mère de tous les vivants.
20-24. Les suites immédiates du jugement

Elles sont au nombre de trois : le nom prophétique donné par Adam à sa femme, les vêtements dont Dieu les couvre tous deux, et l’expulsion du paradis.

Eve. Adam avait donné des noms aux animaux qui avaient passé devant lui, (Genèse 2.20) ; il avait également donné un nom à la femme, d’une manière générale, comme compagne de l’homme (Genèse 2.23). Le nom qu’il lui donne maintenant la désigne plus spécialement comme sa femme ; il exprime, de même que dans les cas précédents, l’impression que produit sur lui l’être qu’il désigne de la sorte.

Le nom d’Eve (Havva) signifie proprement vie, et ce nom résulte certainement de ce que Dieu venait de déclarer à la femme qu’elle enfanterait des fils (verset 16) et qu’ainsi, malgré la puissance de la mort, elle conserverait l’existence de la race humaine. Adam comprend que, si lui et sa femme meurent, ils légueront cependant la vie au monde.

Si la foi consiste à s’approprier les promesses de Dieu, on peut bien dire que ce nom donné par Adam est le premier acte de foi de l’homme déchu et signale sa première victoire sur la sentence de mort qui vient de frapper l’humanité.

Parce qu’elle a été… . Explication du nom d’Ève donnée par l’auteur lui-même.

21 Et l’Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau et les vêtit.

Les vêtements de feuilles de figuier sont remplacés maintenant par des vêtements plus durables. C’est là sans doute une marque de la sollicitude divine envers ces êtres coupables, Dieu a soin d’eux comme un père qui pourvoit aux besoins de ses enfants. Mais la manifestation de cette bonté porte la trace de la chute qui vient d’avoir lieu ; car c’est le péché qui rend maintenant le vêtement nécessaire pour atténuer la domination que le corps a prise sur l’esprit.

22 Et l’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal ; et maintenant il ne faut pas qu’il avance sa main et qu’il prenne aussi de l’arbre de vie et qu’il en mange, et vive à toujours.

Comme l’un de nous. Il est naturel d’expliquer cette expression d’après les termes semblables Genèse 1.26. Mais il ne serait pas impossible de l’étendre ici à toutes les intelligences célestes.

Quoique par un autre chemin que celui qu’avait tracé l’Éternel,  !’homme était réellement arrivé à cette connaissance qui constitue la personne morale et à laquelle Dieu avait en tout cas décidé de l’élever.

Et qu’il prenne aussi de l’arbre de vie. La transformation du corps terrestre en corps spirituel aurait suivi cette connaissance, s’il l’eût acquise légitimement ; mais l’immortalité du corps à la suite de la chute ne serait plus réellement un privilège ; ce serait le plus dur des châtiments ; le paradis serait changé en enfer.

L’arbre de vie. D’après le sens simple du récit, la transformation du corps terrestre de l’homme en corps immortel aurait été opérée par la vertu vivifiante attachée aux fruits de cet arbre. S’il y a un détail, dans le récit de la chute, qui invite à l’interprétation allégorique, c’est assurément celui-ci.

On est aisément conduit à supposer que ce fruit, avec l’arbre qui le produit, n’est autre chose que le symbole de la puissance de l’Esprit divin capable de transformer le corps humain en corps spirituel, Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que, dans la tradition israélite qui nous a conservé le récit de la chute, une représentation allégorique de ce genre eût pris place pour exprimer cette idée sublime.

Si l’on refuse à admettre un élément symbolique dans ce récit (voir la conclusion), il faut supposer que Dieu avait réellement attaché aux fruits de cet arbre la vertu de raviver incessamment le corps, et même de le transformer, comme il a attaché à tant de plantes des vertus fortifiantes et curatives. On a comparé dans ce sens les fruits de l’arbre de vie aux sacrements de l’Église chrétienne.

On peut se demander pourquoi jusqu’ici l’homme n’avait pas touché à ce fruit, dont Dieu ne lui avait pas interdit l’usage ; car l’arbre de vie n’était pas éloigné de l’arbre de la connaissance (Genèse 2.9 ; Genèse 3.3). On pourrait répondre qu’il n’avait pas encore mûri ; mais ne vaut-il pas mieux s’abstenir de pareilles subtilités ?

23 Et l’Éternel Dieu le fit sortir du jardin d’Éden pour cultiver la terre d’où il avait été pris.

L’Éternel Dieu le fit sortir. Dès lors seulement il y eut un homme sur la terre pour la cultiver dans le sens de Genèse 2.5. En dehors du paradis le sol devait être labouré et arrosé pour devenir fertile.

D’où il avait été pris. Le séjour dans le paradis était une grâce ; Adam est ramené maintenant à la condition qui résultait naturellement de son origine : tiré de terre, il doit labourer la terre.

24 Et il chassa l’homme, et il plaça à l’orient du jardin d’Éden les chérubins et la flamme de l’épée tournoyante pour garder le chemin de l’arbre de vie.

Il chassa l’homme. Ce terme ne peut être une simple répétition du précédent (Dieu le fit sortir) ; c’est un acte nouveau par lequel Dieu, après avoir conduit Adam et Ève hors du jardin, les en éloigne en les chassant vers l’orient.

Et il plaça à l’orient : entre eux et le jardin.

Les chérubins et la flamme de l’épée tournoyante. Sur les chérubins, voir Ézéchiel 1.5, note. L’article les devant le mot chérubins prouve qu’il s’agit aux yeux de l’auteur d’êtres bien connus de ses lecteurs. Dans ce passage-ci, ils ne sauraient être envisagés simplement comme une représentation symbolique des forces divines qui vivifient la nature. Ils apparaissent comme des êtres réels, instruments de la justice et de la grâce divines, mais agissant par le moyen des forces de la nature.

Il se passe quelque chose de semblable à ce qui eut lieu sur le Sinaï dans l’acte de la promulgation de la loi. Quand les écrivains du Nouveau Testament nous disent que la loi a été donnée à Israël par les anges, ils font évidemment allusion à ce qui est raconté Exode 19.16, que le troisième jour au matin il y eut des tonnerres, des éclairs et une grosse nuée sur la montagne, avec un son de trompette dont tout le peuple était épouvanté.

On peut comparer également ce qui se passa, lorsque, sur l’ordre des deux anges qui visitèrent Lot à Sodome, le feu du ciel tomba sur les villes coupables et changea en une fournaise, puis en une mer salée cette plaine de Siddim qui, auparavant, était comme un paradis.

Les expressions de notre verset décrivent sans doute une intervention céleste analogue ; peut-être se manifesta-t-elle sous la forme d’un orage dont les éclairs sillonnaient le ciel en tous sens, et qui fit sur nos premiers parents un effet d’autant plus terrible que c’était la première fois qu’ils étaient témoins d’un tel phénomène.

Dans le Psaumes 18.8 et suivants, où l’intervention de l’Éternel qui vient détruire les ennemis de David est représentée aussi sous l’image d’un orage, l’Éternel apparaît monté sur un chérubin, lançant les éclairs comme ses flèches et répandant par torrents la grêle et le feu.

Comparez aussi Psaumes 104.4 : Il fait des vents ses anges et des flammes de feu ses ministres.

Le paradis terrestre, comme tel, disparut dans cette catastrophe ; car s’il eût existé, comment fût-il resté entièrement caché aux hommes durant les siècles suivants jusqu’au déluge ? Ainsi l’accès à l’arbre de vie demeure fermé à l’homme jusqu’au moment où retentira la trompette de l’archange, où les vivants seront transmués et où les morts ressusciteront glorifiés (1 Corinthiens 15.51-52 ; 1 Thessaloniciens 4.16-17).

Conclusion

Nous avons constaté que l’homme avait été créé dans un état d’innocence qui, sans être la sainteté, était pourtant exempt de tout germe de péché ; il ne saurait en être autrement s’il est réellement une créature de Dieu. Il suit de là que l’état actuel de l’humanité et la disposition au mal dont elle est atteinte jusque dans ses meilleurs représentants ne peut être que le résultat d’un changement qui s’est opéré chez elle. C’est ce que confirme le fait de la mort qui, avec ses angoisses morales et physiques, ne peut être l’issue normale que Dieu avait destinée à sa créature privilégiée. Ce dépouillement suprême fait reconnaître dans le souverain de la création un monarque détrôné.

Or il en est de la chute comme de l’état primitif d’innocence ; si elle est réellement un fait historique, elle doit avoir eu lieu dans un moment et dans un endroit déterminés, sous l’empire de quelque tentation et sous une forme extérieure quelconque. Une punition aussi sévère que celle de la mort suppose une désobéissance volontaire à un ordre positif du Créateur ; c’est à cette condition seulement qu’il peut y avoir peine capitale ; Comparez Romains 4.15. Et comme chez les enfants on remarque ordinairement que la première épreuve à laquelle ils succombent, a pour occasion un aliment, un fruit, une friandise, il est tout naturel de penser que, dans l’état de simplicité enfantine où se trouvaient nos premiers parents, ce soit à une épreuve de ce genre qu’ils aient été soumis.

Nous ne trouvons donc dans le fond même de ce récit rien qui ne puisse avoir réellement eu lieu conformément à la tradition qui nous a été conservée. On pourrait sans doute en excepter certains éléments dont il est aisé de reconnaître la nature symbolique, c’est-à-dire qui servent à révéler sous une forme extérieure des faits ou des vérités d’un ordre supérieur : par exemple le serpent, emblème de Satan ; son genre de vie repoussant et ignoble, emblème du caractère de l’esprit déchu ; l’arbre de vie, emblème de cette vérité, que le corps terrestre de l’homme ne peut arriver à l’immortalité que par la communication d’une vie supérieure ; l’épée de feu, représentant aux yeux de l’homme le feu consumant de la colère divine. Mais il reste à savoir si l’origine de tous ces symboles peut être attribuée à l’intelligence humaine à une époque où l’homme n’était point encore en possession de plusieurs de ces vérités supérieures.

Nous sommes donc disposés à penser que s’il y a ici des symboles, ils ont Dieu lui-même pour auteur, en ce sens qu’il a lui-même enveloppé sous une forme extérieure et très réelle les faits et les idées qui, dans cette épreuve de nature essentiellement morale, devaient être entrevus par l’homme, mais ne pouvaient encore être parfaitement compris par lui. Le paradis tout entier n’est-il pas un lieu divinement créé pour représenter sous une forme visible le bonheur de la communion avec Dieu, dont l’homme ne pouvait recevoir l’intuition que par ce moyen ? C’est l’histoire elle-même qui revêt ici, dans un but pédagogique, le caractère symbolique.

Les faits racontés dans ces deux chapitres trouvent presque tous des analogies dans les souvenirs retracés par les mythologies des peuples anciens. Nous avons déjà indiqué ce qui se rapporte au monothéisme primitif, à l’arbre de vie et au serpent. Mentionnons encore l’idée d’un état primitif de l’humanité plus heureux que l’état actuel. Chez tous les peuples historiques de l’antiquité, la poésie s’est plu à retracer les souvenirs d’un âge d’or perdu où la terre produisait tout d’elle-même, où les animaux étaient inoffensifs, où les hommes étaient vigoureux et ne mouraient que dans une vieillesse avancée, sans souffrances et sans infirmités, après avoir vécu comme les dieux sans soucis, chagrin ni travail, où l’on pratiquait la vertu sans effort et sans contrainte, où les dieux habitaient sur la terre et s’entretenaient avec les hommes.

L’existence de ces idées chez tous les peuples ne peut s’expliquer que par une tradition commune remontant aux premiers âges de l’humanité. Or il n’est pas difficile de reconnaître que notre récit biblique reproduit cette tradition de la manière la plus pure. Nous en avons la preuve dans l’absence complète de préoccupations nationales que dénote notre récit. Tandis que les autres peuples racontent en général dans leurs mythes leur propre origine, la tradition biblique raconte l’origine de l’humanité et s’abstient entièrement de confondre le peuple hébreu avec le peuple primitif.

Une seconde preuve du caractère vraiment historique de notre récit, c’est sa simplicité, sa sobriété, sa sainteté de fond et de forme, qui contrastent absolument avec les imaginations insensées dont les autres peuples ont surchargé le récit primitif. Après que les faits historiques racontés dans ces deux chapitres furent devenus l’objet d’une tradition, celle-ci se conserva pure dans la famille élue, de Seth à Noé et de Noé à Abraham, tandis que, sous l’influence du polythéisme, elle perdit ailleurs ces caractères de sainteté et de simplicité qui distinguent notre récit.

Il serait inutile de chercher à préciser le moment où cette tradition a été fixée pour la première fois par l’écriture. C’est dans tous les cas avant la composition de la Genèse, car ce livre suppose, selon toute probabilité, l’existence de documents plus anciens.