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Nous devons nous borner à exposer sommairement les résultats les plus probables ou les plus généralement admis des investigations contemporaines, relatives à la formation du globe et à l'apparition des êtres organisés. La science constate, à ce qu'il nous paraît, dix phases générales dans ce développement.
Nous allons les indiquer rapidement ; puis nous chercherons à donner quelques explications sur ces points, sans nous interdire d'en discuter quelques-uns. Ces phases principales paraissent avoir été :
Nous développons brièvement chacun de ces points.
1. La science admet en général la théorie de Laplace, d'après laquelle notre système solaire on peut même dire : l'univers aurait eu pour point de départ une matière gazeuse extrêmement ténue et subtile. Cette substance aurait été analogue à celle des nébuleuses que le télescope surprend aujourd'hui encore dans les profondeurs du firmament et qui ne seraient que des systèmes en formation.
Par un effet du mouvement rotatoire dont cette matière était douée ou qui lui avait été imprimé, des anneaux se seraient successivement détachés à la surface équatoriale de la masse primitive. En se brisant et se repliant sur eux-mêmes ces anneaux seraient devenus autant de sphéroïdes, chez lesquels se serait reproduit sur une plus petite échelle le même phénomène.
Ainsi nos planètes ne seraient que des anneaux successivement désagrégés de la masse centrale du soleil et échelonnés autour de ce globe selon la date de leur séparation successive. Les satellites des planètes se seraient également détachés d'elles d'après le même procédé. L'anneau de Saturne serait encore là comme le muet témoin de ce mode de formation des mondes. Ainsi s'expliqueraient à la fois la distinction de notre système solaire de l'ensemble de l'univers et son organisation interne.
Cette masse gazeuse était à l'état incandescent. C'est ce qui ressort de tous les faits qui prouvent que notre terre s'est constituée sous l'action d'un lent et progressif refroidissement. D'où provient ce refroidissement ?
De deux causes : d'un côté, la séparation de la terre d'avec la masse centrale, le soleil ; de l'autre, la transmission d'une partie de sa chaleur aux espaces environnants. Au point de départ, nulle condensation possible de la matière gazeuse ; la température était trop élevée. Le volume de notre globe devait être, par conséquent, infiniment plus considérable que celui de la terre actuelle.
La théorie de Laplace sur la formation de la terre n'est pas sans offrir à la pensée quelques difficultés et quelques lacunes. Nous attirerons l'attention du lecteur sur ces deux points :
l° D'où venait ce mouvement rotatoire que possédait la matière ? Lui était-il inhérent par essence ? Comment, dans ce cas, ses effets ne se sont-ils pas éternellement déployés ? Comment se fait-il que nous constations à cette heure la succession des phénomènes qui en sont résultés, qui en résultent maintenant encore ? Si la cause était éternelle, il semble que le résultat produit devrait l'être aussi. La théorie du mouvement de la matière par elle-même conduit logiquement au système de l'immutabilité absolue. La fin et le milieu doivent être aussi anciens que le commencement. Ou bien le mouvement a-t-il été imprimé du dehors, en un moment quelconque, à la substance matérielle ? Il resterait alors à indiquer le facteur auquel est due une intervention aussi décisive et à désigner la main qui a mis en branle l'univers, ou qui, selon une expression bien connue, a donné la chiquenaude.
2° Comme, dans chaque système particulier, après la désagrégation successive des anneaux qui ont formé les planètes, il est resté une masse centrale qui est devenue le soleil du système, il semble qu'il devrait en être de même dans l'univers. Il y aurait donc à montrer dans les espaces célestes le grand soleil central dont tous les autres soleils ne sont que comme les planètes. La science n'a pas encore répondu à ce postulat. Les hypothèses émises dans ce sens ne se sont pas confirmées. L'action qui meut simultanément les astres paraît être due bien moins à l'attraction d'un point central matériel, qu'à l'influence de l'attraction réciproque des corps les uns sur les autres
Ne pourrait-on pas supposer que, semblable à la cellule organique qui rend compte de tout et dont rien ne rend compte, et qui possède en elle-même tous les éléments de sa vie, chaque nébuleuse ou groupe de matière cosmique émane immédiatement de la force créatrice, avec son mouvement rotatoire et sa chaleur, contenant dans sa masse gazeuse tous les matériaux de son organisation future ?
Ils sont là, ces corps simples, ces gaz, ces métaux, comme les principes vitaux résident latents dans l'embryon. Mais ils n'y sont pas comme tels. C'est l'indivision absolue. La condensation, résultant du refroidissement, les fera seule sortir graduellement de cette confusion primitive.
2. Nous sommes chez nous. Notre terre, détachée du soleil et distincte des autres planètes, forme un globe à part, qui s'organise dès maintenant selon ses lois. Le refroidissement, dont nous avons indiqué les causes, commence et, avec lui, le travail de condensation.
Une partie des matières dont se compose la masse primitive passe de l'état gazeux à l'état liquide, mais bouillant. Puis, le refroidissement continuant, à la surface de l'étendue liquide se forme une croûte solide, comparable à cette mince pellicule qui apparaît à la superficie du lait bouillant, dès qu'il est exposé au contact de l'air froid. Voilà le commencement du sol sur lequel nous habitons et auquel nous donnons le nom de terre-ferme.
Au-dessous de cette surface solide s'étageaient les matières en fusion, dans l'ordre de leur densité, les plus pesantes au centre, les moins denses superposées les unes aux autres jusqu'à l'enveloppe.
Une atmosphère de matière gazeuse entourait le globe ainsi constitué. Mais elle différait complètement de notre atmosphère actuelle. Car elle contenait à l'état vaporisé une foule de matières aujourd'hui condensées : les métaux d'abord, qui devaient former la couche la plus basse, la plus rapprochée de l'enveloppe solide ; puis les corps plus facilement vaporisables, tels que la silice, la chaux, le soufre ; enfin les matières qui se volatilisent plus aisément encore, telles que la masse énorme des eaux dont sont aujourd'hui formées nos mers, avec les gaz qui entrent dans leur composition.
Le plancher terrestre, à cette époque, n'était pas encore bien solide. Exposé de très près à l'action de la fournaise intérieure et des gaz qui s'en échappaient, il devait être fréquemment agité, soulevé, déchiré, englouti par cette mer de feu, aux convulsions de laquelle, aujourd'hui même, malgré son épaisseur plus considérable, il ne reste pas toujours étranger.
Cependant, par le progrès constant du refroidissement, la solidification des matières continuait à l'intérieur et à l'extérieur de l'enveloppe. Au dehors, les vapeurs, en se condensant, formaient une mer saturée de toute sorte de matières, qui recouvrait ce frêle plancher, tandis qu'au dedans la croûte s'épaississait par la condensation des matières en fusion les plus rapprochées d'elle. Après chaque déchirement de l'écorce, elle se reformait plus solide, comme se resserrent les rangs d'une armée après une décharge de mitraille.
A quoi ressemblait la terre à ce moment de formation ? A un globe immense dont le centre serait formé par un foyer ardent entouré de trois enveloppes : l'une solide, une mince écorce ; la seconde liquide, une mer d'eau bouillante ; la troisième gazeuse, un océan de vapeurs.
La terre eût produit alors sur un spectateur l'effet d'une de ces puissantes locomotives qui traversent l'espace portant un brasier dans leurs flancs, munies d'un réservoir d'eau et de parois de fer, et enveloppées d'épaisses et sombres vapeurs.
3. Ce violent travail ne put s'opérer sans provoquer un abondant dégagement d'électricité et par conséquent aussi de lumière. Ainsi que nous l'écrivait récemment un savant de premier ordre, placé par ses travaux à la tête des progrès de la science dans ce domaine,
il ne pouvait manquer d'y avoir alors une lumière provenant des actions chimiques puissantes et nombreuses qui devaient s'opérer à cette époque sur la surface de la terre ; actions chimiques qui engendrent l'électricité et provoquent dans l'éther des vibrations lumineuses.
Nos aurores boréales sont peut-être le phénomène actuel le plus propre à nous donner une idée de cette lumière primitive, indépendante de l'action solaire.
L'on connaît les admirables expériences par lesquelles M. de la Rive est parvenue à reproduire en petit dans son laboratoire tous les phénomènes des aurores boréales. Il paraît résulter de ces travaux que ces magnifiques apparitions ne sont autre chose que le produit de la neutralisation, dans les régions polaires, de deux courants d'électricité opposés.
La source principale de toute cette masse d'électricité serait le contact qui se produit au fond des océans entre les eaux marines et le feu intérieur du globe, et qui a lieu surtout vers l'équateur. Deux courants se forment et se dirigent vers les pôles, l'un par l'intérieur du sol terrestre, l'autre par les vapeurs qui s'élèvent des mers et par la voie aérienne.
L'aurore boréale est le mode de leur neutralisation. Si dans le monde actuel les choses se passent de la sorte, qu'on se représente les temps où la mer n'était encore séparée du feu souterrain que par une mince et fragile cloison, où par conséquent les communications entre les deux éléments devaient être bien plus fréquentes et bien plus abondantes qu'à cette heure.
Il est aisé de se faire une idée de la puissance incomparablement plus considérable du dégagement d'électricité qui devait avoir lieu dans ces conditions et, par suite, de la splendeur et de la fréquence des apparitions lumineuses qui, plus ou moins périodiquement, dissipaient les ténèbres régnant sur la terre ; d'autant plus que, comme ajoute le savant que j'ai déjà cité,
en raison de l'élévation et de l'uniformité de la température, ces apparitions lumineuses ne devaient pas se concentrer uniquement dans le voisinage des pôles, mais devaient former comme une auréole atmosphérique tout autour de notre globe.
A mesure que le refroidissement continuait, les matières volatilisées qui enveloppaient le globe se condensèrent successivement ; les plus pesantes, les premières ; ce furent assurément les vapeurs métalliques. D'autres, plus légères, telles que la vapeur d'eau, qui se trouvaient dans les parties supérieures de l'espace, s'y condensèrent au contact des régions plus froides, et formèrent un dais de nuées planant à une certaine hauteur au-dessus du globe.
Dans l'espace intermédiaire entre cet océan aérien battu par les vents, et la plaine liquide qui formait presque toute la surface terrestre et que faisaient bouillonner les émanations de la fournaise intérieure, s'étendit l'atmosphère, telle que nous la possédons, la couche d'air respirable, de plus en plus dégagée de toutes les matières dont elle avait été jusqu'alors saturée.
4. Les bancs de matière coagulée qui s'étaient formés à la surface de la masse en fusion, s'étaient unis et étendus en un plancher continu. Cette première assise de l'écorce du globe, par l'effet de la condensation croissante des vapeurs, s'était complètement recouverte d'eau. Le globe présentait l'aspect d'une mer immense. Des pics ou des dômes granitiques dominaient seuls ça et là à la surface de cet océan sans limites. C'étaient les premiers rudiments de nos continents.
Mais bientôt les roches qui émergèrent, ne se trouvèrent plus entièrement nues ; elles portaient, comme premier vêtement, une couche de dépôts sédimentaires. D'où provenaient ces dépôts ? Des débris des premières roches soulevées, et qu'avaient promptement dissoutes ou usées les eaux très chaudes de cette mer primitive.
Ces terrains stratifiés les plus antiques se montrent encore à jour sur plusieurs points de l'Europe et de l'Amérique, partout où, n'ayant pas été recouverts plus tard par les eaux, ils ne sont pas devenus le sol sur lequel se sont déposées des couches plus récentes. Ils se reconnaissent à l'absence de tout reste de vie végétale ou animale conservé dans leur sein. Ce sont les monuments du temps où nul être organisé n'existait sur notre globe. Et comment en effet l'évolution de la vie, sous une forme quelconque, eut-elle pu supporter le degré de chaleur qui régnait alors, ainsi que les conditions physiques et chimiques d'un pareil état de choses ?
Mais nous nous trouvons bientôt en face d'un fait nouveau et capital. Les restes enfermés dans les terrains stratifiés subséquents révèlent enfin la première apparition de la vie organique sur notre globe. C'étaient surtout des végétaux ; des algues et quelques autres espèces de plantes marines ; puis aussi quelques espèces du règne animal, des crustacés et des mollusques, appartenant aux genres oursins, coraux ou bivalves, modestes pionniers de la vie sur la scène du monde.
Ce fait pose à la science la plus formidable question qu'elle puisse jamais avoir à résoudre, celle de l'origine de la vie organisée.
Toute vie végétale ou animale a pour point de départ la cellule organique : c'est là un fait dont aucun savant ne doute aujourd'hui. Mais la cellule elle-même, d'où provient-elle ?
Est-elle le produit de quelque combinaison heureuse des éléments de la matière inorganique ? Ou bien est-elle, au sein de celle-ci, une apparition absolument nouvelle, un phénomène inexplicable sans un acte créateur ?
Les belles expériences de MM. Pasteur, Pouchet et Bastian sont connues. Le résultat de tous ces travaux a été formulé récemment par le président de la Société des naturalistes anglais, Sir William Thomson, dans son discours d'ouverture de l'assemblée d'Edimbourg (1871). Voici ses paroles :
Une très ancienne manière de voir à laquelle se cramponnent encore beaucoup de naturalistes, admet qu'au moyen de certaines conditions météorologiques différentes des nôtres actuelles, la matière morte a pu se cristalliser ou fermenter de manière à produire des germes vivants ou des cellules organiques ou du protoplasme.
Mais la science fournit une multitude de preuves inductives contre cette hypothèse de la génération spontanée, ainsi que vous l'avez déjà entendu de la bouche de mon prédécesseur dans ce fauteuil (M. Huxley). Un examen minutieux n'a, jusqu'à ce jour, découvert aucun autre principe de la vie que la vie elle-même. La matière morte ne peut devenir vivante que sous l'influence de la matière déjà vivante.
C'est là un point de science qui me paraît aussi certain que la loi de la gravitation... Et je suis prêt à accepter comme un article de foi dans la science, valable pour tous les temps et tous les espaces : QUE LA VIE SORT DE LA VIE ET UNIQUEMENT DE LA VIE.
Un homme dont le témoignage sur ce point n'est pas suspect, M. Charles Vogt, se prononce non moins nettement contre l'hypothèse de la génération spontanée. Lehrbuch der Geologie, 3ième édition, tome II, pages 467-468.
Si, à la suite d'une si franche et grave déclaration, le premier de ces deux savants suppose que les premiers germes de vie organisée ont pu arriver sur notre globe par le moyen des aérolithes qui nous les auraient apportés des sphères supérieures, il est peu de lecteurs chez qui cette solution ne provoquera pas un sourire.
Qui ne se dira qu'une telle solution, à supposer même que les faits observés déposassent en sa faveur (ce qui n'est nullement le cas jusqu'ici), n'en est pas réellement une ; que le problème capital n'est par là que renvoyé, puisqu'il s'agit après cela d'expliquer l'apparition de la vie dans les astres qui sont supposés nous envoyer les aérolithes ?
Ne pourrait-on pas admettre plutôt que, comme le Créateur a fait apparaître la matière primitive non comme une substance uniforme, mais comme composée d'un certain nombre d'éléments irréductibles ou corps simples, qui, entrant dans la composition des nébuleuses, ne tardent pas à y développer leurs propriétés diverses, de même il l'a dotée aussi dès le début d'un certain nombre de cellules organiques qui renfermaient les principes latents des formes fondamentales de la vie et qui étaient destinées à se développer, tout en se diversifiant, à mesure que les milieux environnants favoriseraient cette évolution ?
5. Les soulèvements et les plissements de l'écorce terrestre se multiplièrent. D'un côté, à mesure que la masse intérieure diminuait de volume en se condensant, l'enveloppe solide n'était plus suffisamment soutenue ; par conséquent elle se fronçait ou s'affaissait. De l'autre, le feu souterrain continuait à la travailler et à la fissurer.
En même temps la masse des vapeurs condensées devenait toujours plus considérable à sa surface ; le volume des eaux allait croissant. Les matières en suspension se déposaient en abondance au fond de l'océan ; puis, soulevées par la puissance du feu intérieur, elles émergeaient en certains endroits avec le plancher granitique qui les portait.
C'est dans le sein de ces nouveaux gisements que nous rencontrons les traces de la première grande évolution de la vie organique, les restes de la flore carbonifère. Chacun sait que notre industrie est principalement alimentée par les immenses dépôts de houille que renferment certaines couches de l'écorce terrestre. C'est à l'époque à laquelle nous sommes parvenus que se sont déposés ces bancs. C'est alors que se déploya la flore d'une luxuriante richesse dont nous exploitons à cette heure les produits.
Elle frappe, non par la multiplicité des genres ou par la variété des couleurs, mais par la grandeur des dimensions. Les terrains houillers ne contiennent guère que 800 espèces de plantes, au lieu des 80 000 à 100 000 espèces qui composent notre flore actuelle.
Mais quelles dimensions ! Des prêles, aujourd'hui menues herbes de marais, qui atteignaient la grosseur d'un corps d'homme et une hauteur de 60 à 70 pieds ; des mousses et des fougères d'une taille non moins disproportionnée comparativement à celle des genres correspondants dans l'ordre des choses actuel ; mais pas une fleur aux brillantes couleurs, pas un arbre fruitier. Cette flore houillère n'a d'autre ornement que sa verdure.
Que conclure de là, sinon que le soleil n'agissait pas encore directement sur notre globe, qu'un voile épais l'en séparait, et que cette végétation devait sa puissance moins à la chaleur de cet astre, qu'à celle qui provenait de la terre elle-même ? Aussi la flore houillère était-elle répandue uniformément sur tout le globe. Il n'y avait alors ni zone torride, ni zone glaciale. La diversité des climats, due au degré d'inclinaison des rayons solaires sur la surface terrestre, n'existait point encore.
On demandera comment une pareille végétation a pu prospérer sans l'action des rayons solaires. Des expériences récentes ont complètement résolu cette difficulté. Il est prouvé que la lumière électrique possède toutes les qualités nécessaires pour le développement des parties vertes de la plante. M. Faminzin, dans toutes ses expériences sur les algues, ne s'est jamais servi, pour obtenir le développement de ces végétaux, que de la lumière très forte d'une lampe à gaz.
Le savant que nous avons déjà deux fois cité, déclare également que la lumière électrique possède aussi bien que la lumière solaire :
toutes les propriétés indispensables à la végétation.
La flore des terrains carbonifères s'est étalée durant de longs siècles à la surface du globe. On a calculé que certains bancs de houille ont exigé, pour se former, de 700 à 800 ans, et comme ils sont souvent étagés les uns sur les autres à une très grande hauteur, il est tel terrain houiller dont la formation a exigé jusqu'à neuf millions d'années.
On peut se représenter cette longue période comme une série de jours chauds et humides, tels que les aiment au printemps les agriculteurs, au moment du développement des jeunes pousses. Représentons-nous une serre fortement chauffée, dont les murs de verre auraient été noircis de manière à intercepter en partie les rayons solaires, et dont la principale lumière serait celle d'une flamme électrique brûlant à l'intérieur : que seraient les produits de la végétation en de telles conditions ? Des plantes colossales, mais sans vives couleurs ; des géants au front verdâtre. Telle fut la végétation houillère.
6. Il y a eu à ce moment de l'histoire du globe comme un temps de relâche dans le développement de la vie organique. Les terrains immédiatement superposés aux dépôts carbonifères accusent un singulier dénuement en fait de végétaux et d'animaux.
Comparativement à la richesse de l'époque houillère, dit le botaniste Karl Müller,
cette nouvelle création est infiniment pauvre.
C'est que la grande évolution végétale est sur son déclin, et que la vie animale n'a pas encore pris son puissant essor. Les âges qui suivirent furent les témoins d'une lente, mais complète transformation dans le règne des plantes. Alors, dit le même auteur,commença la transition entre les végétaux houillers et un nouveau monde végétal. Page 143.
Cette nouvelle évolution de la vie végétale s'accomplit à travers les époques triasique, jurassique et crétacée, jusqu'à la période tertiaire (molassique) où elle se consomme.
Elle s'opère sous l'empire de divers facteurs. Mais le principal, que nous devons surtout mentionner ici, a été l'action directe des rayons solaires, qui paraît s'être exercée dès maintenant avec puissance sur la terre. En parlant de la flore tertiaire et du progrès immense qui s'y révèle, M. Müller dit :
Je crois devoir attribuer ce résultat à la lumière solaire qui, à la faveur de la transformation du climat insulaire, nébuleux, nuageux et sombre, en un climat continental, pouvait pénétrer plus librement et agir avec plus d'intensité. Sous un soleil tropical les végétaux se ramifient avec bien plus de puissance que sous un soleil septentrional et voilé... Ce fut donc dans la période tertiaire seulement, qu'apparurent des fleurs plus gracieuses, fidèles reflets de la nouvelle époque, de son dôme azuré et de son radieux soleil.
Comme cette transformation de la végétation a été graduelle et qu'elle commença, selon M. Müller lui-même, dans les âges qui suivirent ceux de la période houillère, nous avons dans ce fait la révélation très importante du rôle que le soleil commença à jouer, à la suite de l'époque carbonifère, dans le développement de la vie de notre planète.
La sombre enveloppe de nuées qui avait voilé l'astre du jour pendant les âges précédents, s'était déchirée ; ses rayons avaient accès jusqu'à la terre : il luisait désormais régulièrement sur notre globe. Et c'est ce grand peintre qui, promenant dès maintenant ses pinceaux sur toute la nature, commença à revêtir les plantes, filles de la lumière, des brillantes couleurs qui leur avaient manqué jusqu'alors.
7. La végétation houillère avait rendu à la terre un immense service. Elle avait absorbé une quantité énorme d'acide carbonique, tout en le changeant en précieux combustible ; elle avait purifié l'atmosphère de ce principe hostile à la vie animale. Elle avait ainsi rendu possible la première grande explosion de celle-ci.
Les bancs de rochers qui forment les puissantes assises des terrains jurassiques et crétacés sont les tombeaux d'une innombrable population animale. Ils sont l'ouvre de ces myriades d'êtres animés, ou plutôt ces colossales stratifications, soulevées plus tard à la lumière, sont composées de leur propre substance.
Ehrenberg a compté jusqu'à dix millions de carapaces dans une seule livre de craie ; et, comme le dit M. Alfred Maury, le soldat qui nettoie son casque avec un pouce cube de tripoli, ne manie pas moins de 44 millions d'animalcules ; à chaque frottement il broie 10 à 12 millions d'animaux fossiles.
Mais dans ces bancs de rochers sont aussi ensevelis les restes d'autres populations animales, soit marines, soit amphibies. A côté des coraux et des infusoires, innombrables prolétaires qui remplissaient les océans et travaillaient incessamment à former ce sol sur lequel nous travaillons nous-mêmes, vivaient déjà dans les mers jurassiques et crétacées des genres d'un rang supérieur, la petite bourgeoisie de l'époque, représentée surtout par les admirables mollusques qui portent les noms d'ammonites et de bélemnites, etc.
Plus élevées dans l'échelle animale, se promenaient sur les bords des océans et des rivières des multitudes de tortues et de lézards, la haute bourgeoisie du temps. Enfin venaient les grands seigneurs de ce moyen-âge de la nature, qui faisaient leur proie de tous ces manants et guerroyaient entre eux.
C'étaient des reptiles gigantesques armés d'effroyables moyens de destruction. Ainsi le plésiosaure, lézard de 40 pieds de longueur, à tête de serpent avec mâchoire de 6 pieds, au long cou de cygne de 15 à 20 pieds, au corps muni de quatre pattes en forme de palettes comme celles des roues de nos bateaux à vapeur, qui lui servaient de rames, et d'une grosse queue, plus courte que celle du crocodile, en guise de gouvernail.
Puis l'ichtyosaure, de 30 pieds de long, au museau effilé comme celui d'un dauphin, aux mâchoires garnies de cent quatre-vingts dents ; se nourrissant, comme le prouvent les débris trouvés dans son corps, non seulement de tortues et de mollusques, mais d'êtres de sa propre espèce.
Puis, un être plus étrange encore, le ptérodactyle, vrai dragon volant, comme ceux que rêvait la superstition de nos pères, joignant à un museau allongé en forme de bec, à des dents comme celles du crocodile et à des griffes acérées semblables à celles du tigre, des ailes dans le genre de celles de la chauve-souris. Il y en avait de toutes dimensions, depuis celle d'un serin jusqu'à celle de l'aigle. On en a trouvé un en Angleterre dont les ailes étendues ne mesuraient pas moins d'une vingtaine de pieds d'envergure, tandis que celles du grand aigle des Alpes ne dépassent pas onze pieds.
Un peu plus tard, c'est le mégalosaure, dont le corps gigantesque, de 50 pieds de longueur, s'élevait au-dessus des mers plus haut que celui de l'éléphant au-dessus du sol. Ses dents, dit Figuier, paraissent tenir à la fois du couteau, du sabre et de la scie. Notons encore l'iguanodon, le plus colossal des sauriens, lézard remarquable par sa corne nasale ; celui-ci était herbivore.
C'est aussi au commencement de l'époque de ces grands sauriens que paraît remonter la première apparition des oiseaux. On croit avoir retrouvé dans les mêmes terrains les empreintes de gigantesques échassiers et les restes de grands oiseaux dans le genre de l'autruche.
Mais jusqu'ici, sauf un très petit rongeur insectivore et, un peu plus tard (dans la craie), une espèce de sarigue, ne se présente nul mammifère, nul animal terrestre proprement dit.
8. La race des monstrueux amphibies s'éteint peu à peu avec la fin des formations jurassiques et crétacées. Des dépôts d'une espèce toute nouvelle ne tardèrent pas à recouvrir toute la portion de ces terrains qui se trouvait au fond des mers.
Ce sont les couches de molasse, qui forment une si grande partie du sol actuel et qui ont gardé les restes de toute une nouvelle création de vie animale.
Les animaux terrestres, les quadrupèdes petits et grands et les animaux domestiques, font enfin leur apparition. C'est l'époque où le dinothérium, espèce de phoque ou d'éléphant armé de deux crocs sous la mâchoire inférieure, fouille le sol pour déterrer les racines et les bulbes qui lui servent d'aliment ; où la salamandre aquatique de 6 pieds de long (dont les restes furent longtemps envisagés comme ceux d'un squelette humain) peuple les baies des continents ; où le massif mégathérium et le mylodon, un peu plus petit, tous deux espèces d'aïs ou paresseux, au museau en forme de groin et aux ongles prodigieux, fouillent la terre ou se traînent sur les arbres ; où, comme le roi de l'époque enfin, l'éléphant gigantesque de l'Amérique, le mastodonte, au corps plus allongé que l'éléphant actuel, aux membres plus épais, se nourrissant de racines et d'autres parties de végétaux, se promène au bord des fleuves dans les terrains marécageux. A cette époque apparaissent aussi les premières espèces de singes.
Plus tard, dans la période qui fait la transition de l'époque tertiaire à l'ordre de choses actuel, l'animalité, quoique différente encore de la nôtre, continue à revêtir toujours plus décidément les caractères de celle-ci.
C'est le temps du mammouth, autre éléphant aux longues défenses recourbées en dehors et arquées en spirale, aux oreilles garnies de touffes de crin pendantes et à la large crinière noire. L'exemplaire de cet animal, que l'on a retrouvé à l'embouchure d'un des fleuves de la Sibérie, dans un bloc de glace où il avait été retenu captif, présentait encore sa chair et ses poils parfaitement intacts ; la bouillie renfermée dans ses intestins témoignait de son aliment favori, les feuilles du mélèze de Sibérie.
Le bouf primitif à la tête massive, remplissait alors les prairies. L'hippopotame et le rhinocéros à deux cornes, le grand élan avec ses cornes magnifiquement étalées, dont les deux extrémités étaient distantes d'une dizaine de pieds, l'ours des cavernes, des troupes de lions, de tigres, d'hyènes, de tapirs, peuplaient les forêts et les campagnes.
9. L'homme n'était pas encore ; mais toutes ces formes, de plus en plus semblables à celles qui existent actuellement, annoncent qu'il n'est plus éloigné. L'époque des grands mammifères, dont nous venons de donner une idée, nous conduit en effet jusqu'au moment solennel où ce roi visible de la nature est apparu dans son domaine.
Les premières traces de sa présence, qui ont été découvertes, placent son avènement à la fin de la période où les gigantesques quadrupèdes s'ensevelissaient dans les lits de vase ou de glace dans lesquels ils nous ont été conservés.
Avec l'homme, se montrent immédiatement les premières traces de l'activité réfléchie, de l'industrie. Des instruments de diverses sortes, fabriqués évidemment dans un but, trahissent l'action de l'intelligence et de la liberté sur la scène terrestre. C'est un monde nouveau qui s'ouvre, à mesure que celui de la nature se ferme.
L'être qui était le point de mire de tout le travail précédent, celui dont le corps avait servi de norme à toutes les organisations antérieures, le modèle dont elles s'étaient graduellement rapprochées, est là. L'histoire, le développement de l'être libre, commence.
La création de la première cellule végétale constitue le premier pas vers la création future de l'homme.
10. Un fait remarquable entre tous, dans l'histoire de la nature, a manifestement signalé cette apparition de l'homme comme le terme voulu de tout le développement dont nous venons d'esquisser le tableau ; c'est la cessation de toute production d'espèces nouvelles, dans le champ de la vie végétale ou animale, depuis la création de l'homme.
L'effort de la nature semble arrêté, sa productivité épuisée. Il n'y a plus dès lors de développement dans la vie végétale que par la culture et la greffe, dans la vie animale que par la dressure et l'élève.
La nature semble avoir transmis son sceptre à l'homme, qui non seulement ne voit paraître aucun nouvel être qui lui soit supérieur ou qui puisse lui servir de rival, mais qui étend graduellement son pouvoir sur tous ceux que la nature a produits avant lui.
Le monde ressemble à une maison de campagne que la main d'une mère pleine de tendresse aurait construite, ornée, peuplée en vue du fils chéri dont elle attendrait l'arrivée. L'homme, cet être attendu, n'a pas plus tôt paru, que tous les êtres de la nature s'empressent de lui payer tribut et de lui rendre hommage comme à leur seigneur.